Menu principal:
Chapitres
Vous connaissez maintenant un peu la région. Parlons de ses habitants. C’est une région qui, comme toutes les campagnes, et surtout en montagne, s’est dépeuplée depuis l’époque de mon installation. Par exemple Augerolles où j’habite, comptait à l’époque environ 1300 habitants avec de nombreux petits commerces dans le bourg. Il n’y en a plus actuellement qu’un peu moins de 1000 et la majeure partie des commerces a disparu. A l’époque, les habitants de ma zone de clientèle étaient des cultivateurs vivant sur de petites propriétés ou des artisans. A peu près pas de protection sociale. Les femmes faisaient des chapelets tout en gardant leurs quelques vaches ou leurs chèvres. Cela leur permettait, avec un petit salaire, d’avoir un peu de couverture maladie pour elles et leurs enfants. C’était peu. Aussi on comprendra facilement que le médecin n’était pas appelé pour des maladies sans importance ou de petits bobos. On ne l’appelait que pour des choses sérieuses, et souvent, hélas, en fin de journée. C’était là un coup du thermomètre ! L’enfant était plus ou moins malade depuis le matin ; la famille attendait comment cela allait se passer ; et comme cela continuait, le soir vers 6 heures, on mettait le thermomètre ; celui-ci montrait de la fièvre, souvent importante le soir et alors c’était l’appel au médecin !
On ne pouvait souvent pas faire autant de visites qu’il aurait été souhaitable dans des cas plus importants, à cause du kilométrage souvent élevé qui majorait le prix de la visite. Quant aux hospitalisations, c’était souvent la « tuile » pour la famille et de ce fait, on évitait de la demander sans raisons sérieuses dans les cas médicaux ! C’est une situation qui a évidemment changé du tout au tout avec la généralisation de la sécurité sociale et actuellement les gens se soignent autant qu’ailleurs et connaissent toute l’étendue des prestations auxquelles ils peuvent avoir droit. Mais cette généralisation s’est surtout produite à partir de 1960, c’est-à-dire à une époque où j’étais déjà passé à la médecine salariée, comme médecin du travail.
Les services de garde des dimanches et jours fériés n’ont jamais existé pendant toutes les années où j’ai exercé à Augerolles. Cela veut dire que je devais me tenir à la disposition des malades éventuels tous les jours de la semaine. Pratiquement, je n’ai jamais pris de vacances véritables pendant ces années, sinon quelques rares journées grappillées de ci - de là, en comptant que mes clients feraient appel aux confrères pendant mon absence, et en courant le risque de me faire vertement reprocher cette absence à mon retour ! Car si les proches des malades appelaient peu le médecin, ils étaient par contre assez souvent exigeants lors de leurs appels et il fallait leur donner satisfaction rapidement ! J’ai d’ailleurs remarqué que l’exigence pour obtenir une visite immédiate du médecin ne correspondait pas toujours, tant s’en faut, à une gravité spéciale du cas ; l’inverse également, et là c’était plus grave quant aux conséquences.
Par ailleurs, les repas de famille, le dimanche à la maison, ou avec des amis, étaient très souvent troublés par des appels pour causes diverses : visite à domicile, accouchement, accident ou même fausse couche… qui m’obligeaient à planter là tout le monde. Rares ont été les réunions de famille à la maison qui n’ont pas été ainsi perturbées. Ces contretemps ne se seraient pas produits avec un service de gardes organisé.
Une particularité de la médecine d’alors dans cette région est que je devais tout faire par moi-même. Il n’y avait pas d’infirmières pour les soins à domicile comme il y en a actuellement un peu partout. Pas de sages femmes également, ce qui fait que je faisais presque tous les accouchements de mon secteur, car alors les femmes préféraient accoucher chez elles. Mes « fils » et mes « filles » se sont montés à 535 sauf erreur. Vous qui avez l’habitude d’avoir recours pour tout et rien aux infirmiers et infirmières, vous devez vous demander comment je faisais pour les diverses piqûres. Bien naturellement, je me réservais tout ce qui était intraveineux. Quant aux sous-cutanées et intramusculaires, surtout si c’était loin d’Augerolles, je faisais la première ou les toutes premières et j’arrivais toujours à trouver un membre de la famille ou un voisin un peu moins bête que les autres à qui je tenais la main pour la première séance et à qui j’expliquais soigneusement, en l’écrivant au besoin, ce qu’il fallait faire et surtout ce qu’il ne fallait pas faire ! Avec ces explications très précises, il n’est jamais arrivé de « pépin » à ma connaissance !
A Augerolles même pour cette question de piqûres, j’avais un aide tout à fait bénévole en l’espèce le coiffeur à qui les familles des malades demandaient ce service car il était très serviable et très méticuleux. En somme, il avait remis à l’honneur la très ancienne corporation des barbiers-chirurgiens ! Si bien qu’un jour je le « mis en boîte » en lui disant que, le cas échéant, je ferais appel à lui pour une opération plus en rapport avec son activité professionnelle habituelle que les piqûres, en l’espèce pour raser les dames lors des accouchements ! Proposition qui ne fut pas agréée, mais il y avait là une idée à creuser ! …
D’autres « collaborateurs » dont je me serais fort bien passé, ce sont les rebouteux, auxquels les gens avaient volontiers recours pour les entorses, luxations, fractures, plutôt qu’au médecin. Il y en a toujours à l’heure actuelle, toujours aussi courus, qui se sont parfois adjoint un don (?) de guérisseur, parfois sous une couverture pseudo-scientifique et avec quelquefois des thérapeutiques pour le moins curieuses ! Je mets cependant à part un menuisier que je connais, qui « traite » les verrues par attouchements avec une paille et qui obtient, sauf sur les verrues plantaires, des résultats surprenants que j’aie pu moi-même constater, et sans tirer aucun bénéfice de cette activité extra-professionnelle !
Avec mes confrères, que ce soit les plus lointains (hospitaliers, chirurgiens ou spécialistes), ou les plus proches (Courpière, Olliergues, Vollore Ville), j’ai toujours eu des rapports normaux, sauf avec un qui était venu s’installer dans la montagne, au Brugeron, venant d’une région assez floue entre la Russie, la Pologne et la Roumanie et qui pratiquait une médecine plus près du charlatanisme que de la doctrine d’Hippocrate. Son installation dura peu de temps d’ailleurs, interrompue par une intervention de la police judiciaire !
Le milieu médical de Courpière, avec qui j’avais les rapports les plus fréquents était curieux. Il y avait, et cela a continué depuis ; des camps différents farouchement opposés et l’apparition d’un nouveau membre a toujours eu pour résultat de réconcilier deux adversaires sur le dos du nouvel arrivant.
A l’époque où je m’installai à Augerolles (où il y avait un vieux médecin ayant une activité très réduite), il y avait trois médecins à Courpière :
Le premier était un saint homme, un vrai saint laïc.
Le deuxième, très intéressé et vantard, voulait être plus fort que les autres, il s’attribuait des actions d’éclat qui se passaient toujours dans des lieux et à des dates incontrôlables ; par exemple, passionné de rugby, il affirmait que dans les années 1910/1914 il avait joué au stade toulousain et fondé le F.C.Lourdes, à moins que ce ne soit le contraire !
Quant au troisième, solennel imbécile et à couteaux tirés avec le précédent, il s’intéressait beaucoup au sexe féminin et on m’a raconté qu’appelé à Augerolles pour soigner une jeune fille qui avait un panaris à un doigt, il avait commencé par la faire déshabiller complètement, ce qui avait beaucoup étonnée la famille !
Puisque je vous raconte mes souvenirs personnels, faisons une longue incidente pour vous confier la même aventure m’est arrivée à moi-même, mais dans ce cas-là, je plaide vigoureusement « NON coupable ». Voici l’histoire :
C’était, il y a peu de temps, à la médecine du travail, un an ou deux avant que je prenne ma retraite. J’assurais une permanence au Centre de Thiers pendant les vacances, mes confrères et toutes les secrétaires étant en congé. J’avais une jeune secrétaire remplaçante dont c’était le premier jour de travail à Thiers et qui me demanda comment opérer. Je lui dis de peser les intéressés, de leur faire une analyse d’urines, de leur faire lire l’échelle visuelle, et de les faire passer avec leur dossier dans une cabine de déshabillage où je viendrais ensuite les récupérer. Tout se passa bien pendant la plus grande partie de la journée mais, vers la fin de l’après-midi, en ouvrant la porte d’une des cabines, je vis surgir devant moi une jeune fille furieuse, fort belle fille ma foi, vêtue simplement, non pas de probité candide et de lin blanc, mais de son seul slip, et qui me dit sèchement « C’est bien la première fois qu’on me fait déshabiller complètement pour regarder un de mes doigts ! En effet, elle s’était blessée à un doigt quelques jours auparavant dans l’usine où elle travaillait, et ayant bénéficié de 5 ou 6 jours d’arrêt de travail, elle venait passer sa visite de reprise de travail, comme le veut la législation sur les accidents du travail.
Que s’était-il passé ? Avait-elle mal interprété la directive de déshabillage de ma secrétaire ? Ne lui avait-elle pas expliqué pourquoi elle venait ? Je ne sais. Toujours est-il que je lui dis qu’en effet, il n’était pas utile qu’elle soit en si petite tenue et que je l’engageais à se rhabiller avant de me montrer son doigt !
Jusqu’ici, j’ai parlé de différentes choses au sujet des habitants de la région, de mes confrères, de l’environnement, etc… Et je m’aperçois que j’ai oublié, au sujet de cette dernière question, un détail qui va surprendre : quand je me suis installé, la région était loin d’être entièrement électrifiée. Je ne parle pas seulement d’un certain nombre de fermes ou habitations isolées. Mais la commune de La Renaudie ne fut électrifiée que deux ou trois ans après la guerre et au Brugeron, il y avait une électricité très spéciale. Fournie par une petite (bien petite !) usine privée alimentée par une chute d’eau, elle-même tributaire d’un bief, elle était surveillée par un doux alcoolique surnommé (pourquoi ?) « Topino » par les habitants du Brugeron. Mais en hiver, le bief gelait et l’eau venait mal, en été, il y en avait peu, en automne la chute des feuilles bouchait la grille de protection de la chute ! Bref le résultat était une « topino-électricité » faible, vacillante et soumise à des chutes de tension surprenantes.
Parfois des particuliers avaient une petite génératrice personnelle alimentée par une petite chute d’eau dans leur propriété. Il en était ainsi dans une maison isolée de La Renaudie où j’ai failli griller le transformateur de mon galvano-cautère que j’avais apporté, je crois pour faire des pointes de feu à un malade, sur l’assurance que le courant était du 110 volt. Une épaisse fumée se mit à sortir du transfo, cependant que le cautère se refusait à rougir, car après explications, il s’agissait de 110 volt continu et non pas alternatif, donc complètement inutilisable en la circonstance !
Tout ceci est maintenant de l’histoire folklorique. L’électrification des campagnes et le rattachement des anciens petits réseaux locaux au réseau EDF a fait disparaître ces situations curieuses mais souvent gênantes qui ne seraient plus concevables actuellement avec la prolifération du matériel électroménager dans chaque maison.
En bavardant de ci, de là à bâtons rompus, à travers mes souvenirs, sans plan préconçu, j’oublie des faits qui me reviennent ensuite en mémoire et qui valent pourtant qu’on en parle. C’est ainsi que si j’ai parlé de mes difficultés pour me déplacer, je n’ai pas évoqué les mêmes difficultés qui se posaient pour les Augerollois. En ce temps-là, les gens sortaient peu de leurs villages, mais il y en avait quand même qui devaient aller à Courpière, Thiers ou Clermont. Ils pouvaient prendre le train à Courpière, mais il fallait descendre dans cette localité et les horaires des rares trains étaient très incommodes, ainsi que le trajet jusqu’à Courpière. Mais il y avait le fameux car P…. qui était toute une institution dans le pays !
Les propriétaires de ce car qui allait une fois par semaine à Clermont et une fois à Thiers, outre le service du courrier, étaient également les propriétaires d’un café-hôtel. Grincheux, mal embouchés, conscients tous les deux de la nécessité de leur service pour le pays (et sachant le faire payer !) Ils étaient franchement odieux ! Quant au car, c’était tout un poème : un vieux Ford de 25 à 30 places, équipé au gazogène (c’était la guerre !), mais dont la capacité était doublée par d’ingénieux arrangements : d’abord des strapontins (des « estrapantins » comme disait la mère P… dans son langage imagé !) ; et puis un subtil système de multiplication des places consistant à faire asseoir les dames sur les genoux des messieurs, eux-mêmes assis sur les sièges, le plus souvent en appariant les couples autrement que dans la vie habituelle, suivant les directives impératives de la dite dame, très au courant de ces couplages de personnes en tant qu’ancienne « belle » autrefois à Paris !
Le départ (ou l’arrivée) de ce car brinqueballant, surchargé, poussif (le gazo était loin d’être un supercarburant !) était tout un spectacle ! Le spectacle à l’intérieur du car, avant d’arriver à Clermont-Ferrand, était tout aussi curieux quand la mère P…. mettait ses bas, puis enjambait par-dessus les rangées (et les voyageurs) pour percevoir le prix des places, le tout agrémenté par les grognements ou les paroles peu aimables de son « seigneur et maître! ». Lequel seigneur et maître, suivant le pittoresque langage de son épouse, portait des « canessons moutonnés » pour se préserver du froid, et avait un jour reçu « un coup de poing à l’anus » (traduisez : à la nuque) dans une bagarre avec un des clients de l’hôtel !
Quant au confort en roulant, il vaut mieux ne pas en parler ! Je me souviens toujours du soir d’avril 44, la veille du baptême de ma fille Françoise, où débarquèrent du car, tout courbaturés et se secouant comme la poule qui vient de subir les hommages du coq, le grand-père de ma femme et mon oncle Barel qui devait être le parrain. Ce dernier m’apercevant, s’écria d’une voix claironnante : « Ah ! N.. de D , mon vieil Albert, pour un tape-cul, on peut dire que c’est un tape-cul ! » P… qui était à côté, se dirigea vers lui, prêt à foudroyer l’imprudent contestataire, mais voyant qu’il s’agissait d’un de mes parents, se contenta de faire demi-tour en grognant, cependant que son fidèle et dévoué commis, Firmin, déchargeait les valises, caisses et colis divers entassés sur le toit !
Ce moyen de transport bien spécial valait bien que j’en parle !
Aujourd’hui P…. est mort depuis longtemps, mais son épouse vient de fêter son centenaire dans une maison de retraite voisine, entourée de la sollicitude de toute cette maison. Comme quoi la vertu est toujours récompensée !