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50 ans de la vie d'un médecin de campagne


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3 - Quelques généralités...

Chapitres

Comme je l’ai dit la médecine en général et la thérapeutique en particulier ont beaucoup évolué entre l’époque de mon installation et maintenant. Il suffit de consulter les formulaires et les dictionnaires de spécialités édités à ces deux époques pour s’en rendre compte.

Dans la pratique, sur les ordonnances, les spécialités étaient déjà largement prescrites, mais pas d’une façon à peu près exclusives comme maintenant. Les prescriptions dites magistrales, c’est-à-dire les formules préparées par le pharmacien y tenaient une grande place : potions, mélanges apéritifs et fortifiants, liniments contre les douleurs, mélanges inhalant, pommade, suppositoires… etc… Cela donnait un surcroît de travail au pharmacien, surtout les deux derniers produits, mais cela entrait dans son activité et comme il avait moins de clients qu’aujourd’hui, le tout faisait une moyenne ! Notons cependant que de la triade de Molière si le « saignare » était toujours utilisé, d’ailleurs avec succès dans certains cas bien précis, le « clystérium donare » et le « purgare » l’étaient beaucoup plus rarement, ce qui n’était pas le cas pour ce dernier élément lors de ma petite enfance !

Quant aux spécialités, leur liste s’est petit à petit allongée. Comme thérapeutique anti-infectieuse, j’ai fait mes études et le début de mon exercice sous le signe des sérums, des vaccins et des sulfamides, chacune de ces classes de médicaments se perfectionnant d’ailleurs. Puis, j’ai connu la révolution de l’apparition des antibiotiques, puis des anti-coagulants, etc… J’ai connu aussi l’apparition de diverses théories médicales plus ou moins brillantes conditionnant l’emploi de tel ou tel médicament… et disparaissant ensuite dans l’oubli ! A l’heure actuelle, je regrette la disparition d’un certain nombre de spécialités que j’utilisais à l’époque avec beaucoup de satisfaction, en médecine interne ou externe. Elles étaient réellement efficaces et relativement peu onéreuses, et c’est cette dernière qualité qui peut-être, paradoxalement, les a condamnées ! Elles n’étaient plus intéressantes pour les laboratoires qui les fabriquaient, surtout quand il y avait fusion de maisons, et elles ont disparu de la fabrication, d’autant plus que les jeunes médecins ne les connaissaient pas et avaient plutôt tendance à prescrire d’autres produits, « apparemment » plus brillants, mais plus chers !

Pour une autre raison, je regrette la disparition des spécialités à base de bismuth, à mon avis, injustement frappées d’ostracisme pour des accidents mal prouvés et rares, peut-être dus à des associations médicamenteuses. Les produits remplaçants ont été loin d’avoir les mêmes qualités et, comme l’écrivait récemment une revue médicale, on souhaite qu’elles réapparaissent, serait-ce sous une autre forme.

Je vais maintenant vous dire quelques mots de deux médicaments que j’ai utilisés avec succès dans l’exercice médical et qui vont vous étonner, à deux points de vue bien différents.

Tout d’abord, j’ai utilisé du venin de crapaud dans les accouchements, comme ocytocique et surtout décontracturant de la dilatation du col utérin. Ne poussez pas les hauts cris et rassurez-vous ! Je n’allais pas, telles les sorcières au Moyen Age qui tuaient ces innocentes bêtes pour en préparer quelques philtres magiques ! Mais il s’agissait d’une très sérieuse spécialité, le Bufox, qui est restée inscrite au Vidal une bonne vingtaine d’années. Elle était utilisée comme anti-algique (calmant de la douleur) dans certaines affections, et à la lecture d’un article d’une revue faisant connaître sa possibilité d’avoir un rôle obstétrical, je décidai de l’essayer et j’en fus si satisfait que je l’utilisai par la suite systématiquement. J’ai toujours en effet, été frappé par cet aspect souvent pénible, de l’accouchement et j’ai pensé qu’il fallait le rendre le moins désagréable possible pour les intéressées. C’est pourquoi, j’ai essayé différents produits suivant des articles de revues médicales, mais je suis toujours revenu au Bufox. Quant à mes patientes, elles ont toujours ignoré ce qui se cachait derrière ce nom de spécialité !

Ensuite, je dois confesser qu’il m’est arrivé d’utiliser un produit non agréé et de me trouver ainsi dans l’illégalité ! Il s’agissait d’un produit anticancéreux non officiel, la « formule 816 » dont j’avais appris l’existence je ne me rappelle plus maintenant par quelle voie et que j’ai utilisé chez des malheureux cancéreux très avancés, abandonnés par la chirurgie ou les spécialistes et soumis seulement aux injections calmantes de morphine ou autres produits analogues. Bien entendu, je ne l’ai fait qu’avec l’accord de la famille, en expliquant qu’il s’agissait d’un produit non autorisé, que je ne pouvais pas leur promettre une guérison, mais que j’espérais une amélioration temporaire, surtout du point de vue de la douleur, et que c’était dans cet espoir que je proposais ce médicament.

Dans presque tous les cas, j’ai obtenu une sédation de la douleur, ainsi qu’une amélioration du transit dans les cancers bloquant un organe creux, ce qui était plus curieux. C’est ainsi que chez une dame déjà âgée, ayant un cancer très avancé du pylore qui lui bloquait le transit, effroyablement maigre, vomissant et souffrant au point de nécessiter trois injections de morphine par jour, ce qui « l’assommait » en permanence, la « formule 816 » a rétabli en deux ou trois jours le transit du tube digestif ; les douleurs se sont atténuées au point de supprimer une, puis deux, puis les trois injections de morphine ! La personne est morte un mois et demi après, mais dans le calme et, peut-on dire, dans la dignité.

J’ai même pu obtenir une guérison ! Il s’agissait d’une vieille grand-mère de 85 ans, vers qui j’avais été appelé, car elle commençait une occlusion intestinale ! Une grosse masse dure, irrégulière, non mobilisable, lui bloquait toute la moitié droite de l’abdomen et le petit bassin. Le chirurgien vers qui je l’adressai, immédiatement me la renvoya en disant qu’il ne voulait pas la tuer et je la laisse mourir en paix. Le traitement par ce produit amena une cessation de l’occlusion en deux jours, puis une diminution très lentement progressive de la tumeur qui finit par disparaître à l’examen au mois de quatre mois de traitement ! (Le chirurgien pensait à un cancer de l’ovaire droit). Elle recommença à garder ses vaches en montagne, se paya le luxe d’une pneumonie l’année suivante, et mourut deux ans après d’accidents cardio-rénaux.

Il est à noter que ce produit, sur la demande de nombreux médecins eut son visa et parut dans le Vidal pendant un an. Puis, ce visa lui fut retiré. Sous quel prétexte et quelles influences ? Actuellement celui qui le fabriquant est mort et il n’est plus produit… Peut-être y avait-il quelque chose à espérer de ce côté là et aurait-il dû être étudiée sérieusement ? …

Pendant mes études, mes différentes activités d’interne m’avaient amené à être entraîné à divers actes bien précis :

Mon séjour en ORL, s’il m’avait dégoûté de voir des ablations d’amygdales et de végétations, m’avait, en revanche, familiarisé avec la pratique de la paracentèse.

En médecine, j’avais appris à faire des anesthésies sur le sympathique lombaire, sur les racines nerveuses lombaires, sur le ganglion stellaire dans l’angine de poitrine… J’ai été amené à refaire ces interventions en clientèle, sauf la dernière qui m’a toujours paru dangereuse après un accident dont j’avais été le témoin à l’hôpital. « Primum non nocere » surtout en médecine de clientèle, seul à la campagne !

Il faut aussi dire un mot de l’anesthésie, nécessaire dans certains actes douloureux. J’ai été amené à utiliser l’anesthésie générale dans certains de mes actes et pratiquement seul. Cela ferait hurler les anesthésistes d’à présent ! Et pourtant ! …

Si la science actuelle de l’anesthésie a fait des progrès par les produits utilisés permettant des interventions chirurgicales de durée de plus en plus longue, elle est aussi devenue plus dangereuse ; la preuve en serait donnée par la première place qu’elle tient au « hit parade » des accidents indemnisés par les compagnies d’assurances de responsabilité médicale ! Du temps de mes études, on n’utilisait guère que le mélange de Scheich (mélange d’éther, de chloroforme et de chlorure d’éthyle ou kélène), plus rarement chacun de ces composants. Tous les étudiants connaissaient les dangers de l’éther et surtout du chloroforme, en raison des redoutables syncopes qui pouvaient se produire, et quand nous donnions une anesthésie, nous nous cantonnions systématiquement à des doses les plus petites possibles, ce qui gênait parfois l’intervention, et surveillions continuellement les signes d’alarme pouvant se manifester.

Le troisième produit, au contraire, est beaucoup moins dangereux. L’anesthésie débute très vite, cesse également très vite, dès qu’on arrête l’application. Le médecin peut le mettre en des mains non médicales (cependant intelligentes !) avec une simple compresse de gaze ou de coton hydrophile, en commandant constamment ce que l’applicateur doit faire. Seuls inconvénients : ne peut être utilisé que pour des anesthésies de courte durée (c’était mon cas), et il provoque des nausées ou vomissements importants au réveil. Je l’utilisai assez fréquemment et en particulier lors des applications de forceps, sans danger pour le bébé. Cela ne pourrait pas se faire dans la médecine moderne, mais à l’époque, en choisissant bien la personne qui allait m’aider, et en lui expliquant bien son rôle, j’étais tranquille et je n’eus jamais aucun accident.

J’ai aussi utilisé un produit voisin, le trichloréthylène ou « trichlo », cher comme dégraissant à tous ceux qui travaillent dans la métallurgie, mais un trichlo très purifié vendu par les laboratoires pharmaceutiques Robert et Carrière, utilisé avec un masque spécial, non pas comme anesthésique mais seulement comme analgésique lors des accouchements.

J’ai eu aussi à exercer une activité que la faculté ne m’avait jamais apprise : celle d’arracher les dents ! En vérité, je l’avais apprise lors d’un remplacement à Allanche, dans le Cantal. Une jeune fille était venue se faire arracher une dent qui heureusement ne s’est pas montré difficile à extraire avec un peu de chance ! A la suite de quoi je « potassais » de plus près la question dans la bibliothèque du médecin que je remplaçais. Je ne pensais pas le faire à Augerolles, mais dans les premiers jours de mon installation, une dame étant venue demander à ma femme : « Votre papa, mademoiselle, est-ce qu’il arrache les dents ? », Je dus acheter quelques daviers, une seringue spéciale et me livrer de loin en loin à cette activité peu médicale, mais qui dépannait mes paysans isolés !

Le microbiologiste français Charles Nicolle a écrit une étude sur la vie et la mort des maladies infectieuses. A priori, la question paraît étonnante, mais je crois qu’elle est bien réelle, à considérer les maladies qui « tenaient la vedette » au début de mon installation et maintenant.

Bien entendu, il y a eu les progrès de la thérapeutique anti-infectieuse pour expliquer, si la disparition, du moins la mise en sommeil de certaines affections autrefois si redoutables : pneumonie, diphtérie, typhoïde, et surtout tuberculose. Au sujet de cette dernière affection, le progrès a été spectaculaire et je me demande si, au fond, la découverte de la streptomycine n’a pas été plus importante que celle de la pénicilline, en songeant aux malheureux enfants que j’ai vus, hospitalisés pour méningite tuberculeuse, alors que j’étais interne au service des maladies infectieuses. Le diagnostic de cette maladie était un arrêt de mort dans un délai de trois semaines et inexorablement, ces enfants se dirigeaient vers cette fin malgré les sérums ou vaccins tout à fait inefficaces que nous essayions de leur administrer… Je n’eus heureusement pas de tels cas pendant les toutes premières années de mon exercice. Quand mon premier cas se présenta, la streptomycine était déjà découverte et je fus bien heureux d’apprendre que le malade avait été tiré d’affaire, malgré quelques ennuis dus à la nouveauté du traitement à l’hôpital où je l’avais hospitalisé…

La syphilis, qui était une des trois grandes ennemies du temps de mes études, a été bien jugulée grâce à la pénicilline. Le traitement était alors très long avec la triade des médicaments : arsénobenzène, bismuth et cyanure de mercure, le tout par injections et à laquelle beaucoup de méfaits de survenue discutable étaient attribués sans preuve.

Par contre, on a vu proliférer les maladies virales devant lesquelles la médecine est dangereusement désarmée encore actuellement. Je me demande si cette situation n’est pas en rapport avec un abus des antibiotiques souvent prescrits sans utilité manifeste. Il doit exister dans la nature un équilibre, une sorte de lutte pour la vie entre bactéries et virus ; la destruction d’un des deux facteurs de cet équilibre relance le deuxième, et il y a quand même de « bons microbes » parmi tous ceux que nous hébergeons dans notre corps !

La raréfaction de certaines maladies a été aussi fortement influencée par la pratique des vaccinations et je considère comme une erreur, la suppression actuelle de l’obligation de la vaccination anti-variolique. A l’heure où on se rend aussi facilement aux Indes ou au cœur de l’Afrique, qu’autrefois de Paris à Versailles, il est utopique de croire que ce virus a pratiquement disparu de la planète et ne puisse être ramené par un des si nombreux voyageurs. Le réveil risque d’être pénible !

Pour ces vaccinations, j’étais chargé de les assurer dans les quatre communes : Olmet, Augerolles, Aubusson et La Renaudie. En 1943 fut donné le grand départ de la vaccination D+T (antidiphtérique - antitétanique) concernant tous les enfants de un à quatorze ans (c’était à l’époque, l’âge limite de la scolarité). Ce fut un beau remue-ménage, car le nombre des « vaccinables » était important ! Je me souviens d’une séance à Augerolles où les grandes filles de 14 ans étaient tellement impressionnées que plusieurs se trouvèrent mal ! Et pourtant, ce n’était pas méchant !

A Aubusson le bruit avait couru qu’il s’agissait d’un produit envoyé par les Allemands pour contaminer les petits français ! Il n’y eut que 4 ou 5 enfants que je vaccinai. En accord avec l’institutrice, je décidai donc d’avancer d’un jour la seconde séance de vaccination prévue pour deux semaines après, sans avertir personne, ceci afin de surprendre les récalcitrants. Ce fut une bien belle cérémonie ! En me voyant arriver, quelques élèves ouvrirent les fenêtres, sautèrent dehors et s’égaillèrent par le pays, allant donner l’alarme. A la suite de quoi, je vis arriver rapidement toute une cohorte de « mémés » qui vinrent récupérer à peu près tout ce qui restait d’élèves, en me jetant de noirs regards ! La vaccination D+T fut bien incomplète cette année à Aubusson d’Auvergne !

Par la suite, ce sentiment anti-vaccin se calma dans le pays, au point que, quelques années plus tard, des séances de vaccination antityphoïdienne ayant été organisées dans le Puy de Dôme, à titre facultatif, en raison d’une épidémie dans le département, Aubusson fut la seule commune de mon secteur à l’accepter ! Les volontaires n’allèrent d’ailleurs pas jusqu’au bout, en raison des réactions plus violentes qu’entraîne cette vaccination.

A propos de typhoïde, je n’en eus jamais que trois cas authentiques. Je trouvai facilement l’origine de la contamination dans deux cas. Quant au troisième !… Le cas s’était déclaré dans le même hameau de La Renaudie où j’ai raconté ma première visite mouvementée dans la neige (j’aurai l’occasion d’en reparler !) chez des gens ne quittant jamais leur village et n’ayant pas pu se contaminer ailleurs. Il y avait six points d’eau dans le hameau. Je fis faire un prélèvement à chacun. Si on ne trouva pas de bacilles typhoïdiques, par contre toutes les eaux sans exception se révélèrent strictement impropre à la consommation ! Les habitants firent bouillir leur eau de boisson, aucun nouveau cas ne se déclara… et on ne sut jamais l’origine de la contamination !

Je vois que je me suis éloigné de l’idée que je suivais, concernant les modifications de l’échantillonnage des maladies… Certaines de ces modifications ne s’expliquent nullement par des progrès thérapeutiques. Ainsi, pour les maladies de l’appareil cardio-vasculaire, s’il y avait de l’hypertension artérielle comme actuellement, il y avait très peu de cas d’angine de poitrine et pratiquement pas d’infarctus qui étaient des raretés. Par contre, il y avait d’assez nombreux cas d’insuffisance ventriculaire droite, aboutissant à de l’asystolie avec de gros œdèmes et des épanchements dans les différentes cavités (l’ancienne « hydropisie ») dont l’évacuation, nécessaire pour obtenir une action efficace des tonicardiaques, en particulier de la digitaline, posait parfois de sérieux problèmes, surtout avec des malades ne voulant pas être hospitalisés. Il semble-y en avoir moins maintenant.

Du côté des cancers, s’il y en avait malheureusement, comme de nos jours, le cancer du poumon était pratiquement inexistant (alors qu’avant la guerre, les gens fumaient comme actuellement). On les trouvait à tous les étages du tube digestif (une exception pour le cancer du foie qui n’était qu’une complication tardive de tous les autres), aux seins, dans la sphère génitale féminine, à la gorge, etc… Mais pas aux bronches ni aux poumons. Et pourtant, actuellement… !

Quant aux psychismes qui empoisonnent l’existence des médecins aujourd’hui , il n’y en avait pratiquement pas. Les femmes allaient se confesser vers le curé, ce qui valait bien les psychanalystes ! Tout le monde avait assez à faire, avec la Wermacht occupant la France et entraînant les séparations, les peurs et les problèmes alimentaires que l’on sait, pour trop d’appesantir sur ses petits états d’âme personnels. La dépression, chère à beaucoup trop de consultants aujourd’hui est une maladie de civilisation, surtout chez les gens trop heureux, qui se cherchent des problèmes et ne savent pas réagir ! Je ne parle pas de tous ceux qui ont subi un effondrement psychique à la suite de gros ennuis bien réels et de tous ordres. Il y a là une véritable détresse mentale et non pas de la « déprime », suivant le mot à la mode.

Mais il y avait aussi tous ceux qui ont une « araignée au plafond », grosse ou petite !

Que je vous raconte quelques souvenirs à ce sujet, en commençant par les « grosses » …

Je fus appelé un jour dans un hameau où un homme présentait des signes manifestes de dérangement cérébral. Arrivé devant la maison, je vis un spectacle assez curieux. Il pleuvait à verse. La femme du malade était assise dehors, par terre, sous un parapluie, et femme et parapluie sous des petits arbustes qui n’abritaient de rien, surveillant la maison où était son mari, tandis que sa fille, moins bête, faisait la même chose, mais en face à l’abri au bord de la grange (à se demander qui était fou !) ; je rentrai dans la salle commune de la maison pour essayer d’examiner l’intéressé ou tout au moins de parler avec lui. Mais celui-ci, qui était bâti comme un deuxième ligne de rugby, se leva brusquement en m’insultant et en brandissant une hache ! Inutile d’ajouter que je ne fus pas long à battre précipitamment en retraite pour alerter qui de droit afin de la faire emmener.

Nous avions une bonne douce et gentille, mais dont la mère avait des accès de folie avec excitation, sur un fond continuel déjà plus ou moins confus, accès au cours desquels elle venait battre sa fille chez nous . Cela se passa en particulier un dimanche alors que nous allions commencer un repas de famille à la maison. Nous nous interposâmes, moi et mon beau-frère Sarlat, militaire de haute taille de plus de 1,85 m. La vue de cet homme impressionna tellement la mère de ma bonne, dont les accès délirants avaient parfois des résonances érotiques, qu’elle se laissa embarquer sans résistance dans ma voiture en chantant « un chauffeur de taxi, joli garçon… » Nous l’emmenâmes du côté de chez elle, assez loin pour qu’elle ne revint pas nous ennuyer, avant de rejoindre nos convives.

Quelque temps plus tard, elle fit d’autres excentricités qui amenèrent à décider son hospitalisation à l’hôpital général de Clermont. Je l’emmenai donc dans mon véhicule à Clermont, accompagné de son mari. Mais il fallait des papiers pour l’assistance médicale en vue d’hospitalisation à prendre à la préfecture. Je m’arrêtai donc en face de la préfecture, devant le magasin « A Sainte Cécile » (il y avait alors beaucoup moins de circulation que maintenant) et le mari partit chercher les imprimés nécessaires. Pendant ce temps-là, dans la voiture, la voilà qui commence à s’agiter, à me multiplier les démonstration d’amitié tout en chantant à tue-tête (je crois le fameux « chauffeur de taxi » mais je n’en suis pas sûr), le tout sous le regard goguenard des passants qui formaient déjà un rassemblement autour de mon automobile ! Heureusement son mari revint vite et nous pûmes sans tarder la remettre aux mains de deux solides infirmiers à l’hôpital général.

Dans le genre « araignées plus petites », il y avait dans un hameau près d’Augerolles, une brave femme également « dérangée », ses troubles étant du genre excitation maniaque. Elle m’appelait « grand » et ma femme « petite ». Un jour, ma femme ouvrant la porte de la salle d’attente, elle dit : « bonjour petite, est-ce que le grand est ici ? » Car ce jour-là, elle voulait me consulter…

Un autre jour, sa famille m’appela pour la visiter à domicile. Après la prise de contact habituelle avec elle et sa famille, je lui proposai : « Vous allez monter dans votre chambre et j’irai ensuite vous examiner ». Mais elle dit : « Dis donc, grand, est-ce que tu m’as bien regardée ? Je n’ai pas envie d’aller faire la pute avec toi ! » cependant que la famille ne savait pas comment s’excuser !

Une autre femme, déjà d’une bonne cinquantaine d’années, comme la précédente, avait des accès de type nettement nymphomaniaque et avait fini par mettre sur le flanc son mari, un brave homme qu’elle avait épousé sur le tard. Elle avait dû subir autrefois un traitement au mercure pour une quelconque vérole car lorsqu’elle avait des accès, comme des bouffées de chaleur, elle se tenait à la gorge et devait se prendre pour un vulgaire thermomètre, car elle disait : « C’est le mercure ! C’est le mercure ! Je sens qu’il monte ! »

Il y a aussi l’histoire d’un homme renfermé, hypochondriaque, qui a vécu de nombreuses années dans le bourg d’Augerolles sans sortir de chez lui, mais en se faisant servir en tout par sa femme qui était sa véritable domestique. Un vrai malade imaginaire, égoïste et ne faisant rien sison des problèmes de géométrie ! Il avait consulté des spécialistes divers et des psychiatres et mon rôle se bornait à lui renouveler ses ordonnances pour la sécurité sociale, surtout sans rien y ajouter, car le nouveau médicament n’aurait fait que s’ajouter à la liste déjà longue des précédents. Je lui prescrivis un jour une potion contre la bronchite et l’emphysème avec de la terpine et de l’iodure de caféine. Il la trouva tellement à son goût qu’il la fit refaire continuellement à la pharmacie ! Il a dû finir par en boire un tonneau de cinquante litres !

Pour finir cette galerie de portraits, Cyprien, psychisme frustre mais sachant parfaitement jouer l’idiot quand cela lui rapportait. Lui aussi, incapable de travailler, mais ayant un père redoutablement avare et chicanier qui accusait l’armée d’être responsable de l’état intellectuel de son fils, et voulait qu’il obtienne un pension ! Et effet, lors du conseil de révision (ou des « trois jours ») ses conscrits l’avait fort classiquement entraîné au « mauvais lieu » où il avait bu force « triple secs ». C’est le seul contact qu’il n’eut jamais avec l’armée, car il fut exempté, et il est inutile d’ajouter qu’il ne fut pas pensionné malgré la relation de cause à effet alléguée par son père !

J’allais oublier une dernière histoire : une brave femme, elle aussi, quelque peu dérangé du cerveau qui, entrant un jour dans ma salle d’attente où par hasard, il n’y avait que des hommes, dit : « Je vois qu’aujourd’hui, c’est le jour des hommes, je reviendrai demain »… et de repartir !




Mémoires du docteur Albert Mathé - Augerolles (Puy de Dôme) | Fontenille.jp@gmail.com

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