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50 ans de la vie d'un médecin de campagne


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4 - Petires histoires...

Chapitres

Laissons maintenant de côté ces questions de thérapies et de maladies dominantes qui m’ont entraîné en fin de compte à faire une promenade parmi mes doux dingues (doux ? Pas toujours !) et piochons de ci, de là dans ce qui me revient de mes souvenirs pour en extraire de petites histoires.

Revenons dans ce hameau de La Renaudie, où j’étais allé faire ma première visite dans la neige. C’est ici que j’ai le plus d’anecdotes au kilomètre carré ! Il m’en revient deux assez savoureuses l’une et l’autre.

Pendant la première année ou j’étais installé à Augerolles, je fus appelé un jour dans une maison de ce hameau où un vieux grand-père de 75 à 80 ans était atteint de bronchite. Après examen (auscultation pulmonaire et cardiaque, tension artérielle, etc…) Je dis à la famille qu’il fallait lui prendre la température et demandai leur thermomètre. Il y en avait un, mais le « pépé » ne connaissait pas cet instrument ! Je lui en expliquai l’usage, en l’espèce qu’il fallait l’introduire à l’anus, ce qui sembla l’étonner particulièrement, et surtout par le petit bout, et je lui confiai l’objet. Pendant qu’il opérait sous les draps, je le voyais faire la grimace et se remuer quelque peu ; je me contentais de penser qu’il y avait des gens maladroits qui ne peuvent pas trouver leur chemin facilement ! Mais comme les grimaces et les gesticulations continuaient d’une façon anormalement longue, je décidais de regarder ce qui se passait afin d’aider l’intéressé le cas échéant. Bien m’en prit. Le thermomètre avait presque entièrement disparu dans l’orifice, le « 42 » déjà bien hors de toute vision ! Il en restait dehors à peine pour que puisse le saisir et je me demande ce qu’il serait advenu si j’avais tardé tant soit peu, plus à regarder pourquoi ce malade faisait de tels efforts !

L’histoire suivante est racontée par Jean Anglade dans un de ses livres et il l’attribue à Docteur Bard, chirurgien. Je ne sais si elle est vraiment arrivée au docteur Bard, ce qui paraît peu probable, car il ne devait pas faire de visites à domicile, en tans que chirurgien, mais je puis assurer qu’elle m’est bien arrivée personnellement.

J’ai été appelé un jour en fin d’après-midi, dans ce même hameau à 16/17 km de chez moi, par un monsieur que je connaissais fort bien, car il assurait le transport dans sa commune depuis Augerolles, pour examiner sa femme « qui était malade depuis le matin ». A ma femme qui avait pris la communication téléphonique, il avait dit qu’il était très inquiet car elle ne pouvait plus parler depuis le matin, et que c’était donc urgent. Je fis donc le trajet jusqu’à ce village où je trouvai la dame en question, occupée à divers travaux ménagers devant sa maison et qui me dit :

« Bonjour Docteur. Vous êtes nouveau dans le pays ! Comment allez-vous ? »

« C’est à vous que je dois le demander, madame, puisque vous êtes malade avec une perte de la parole, ce qui ne paraît guère d’ailleurs, et que je viens consulter. »

« Moi ? Malade ? » A ce moment apparut le mari : « Merci Docteur. Vous avez guéri ma femme. Depuis ce matin, elle ne parlait pas et maintenant, elle parle. »

En fait, le matin, il y avait eu, disons une « discussion violente » entre les deux époux, je ne sais à quel sujet, et depuis la dame n’adressait plus la parole à son mari ! Ce n’était plus le cas à ce moment où la tendre (?) épouse avait retrouvé totalement la parole (et même un peu plus !) et engu…irlandait copieusement sont seigneur et maître que « en prenait pour son grade » !

Je dis à ce dernier : « la plaisanterie est excellente et je l’apprécie mais vous me devez une visite à domicile et cela fait… tant ! » Et j’empochai l’argent, et je repartis laissant les deux protagonistes s’expliquer ! J’avais trouvé que la mesure était plutôt dépassée envers moi et que la leçon valait bien, non pas un fromage, mais le prix de la visite ! … C’est d’ailleurs le même transporteur qui me réveilla un autre jour à cinq heures du matin pour que je fasse un certificat de décès d’une personne enterrée déjà depuis trois semaines ! A La Renaudie, l’application des lois et règlements laissait quelque peu à désirer.

Mais revenons à nos moutons, ou plus exactement à nos thermomètres ! Un soir, une dame amena à mon cabinet sa fille (25 ans environ) chez qui on pouvait penser à une crise d’appendicite, mais sans être absolument affirmatif, d’autant plus que l’intéressée n’avait pas de nausées et que le thermomètre, que je lui avais passé afin qu’elle le place… où il fallait n’indiquait que 36,2 ou 36,3°… Je lui donnai donc un simple traitement d’attente et engageai la mère et la fille à retourner chez elles et à me donner des nouvelles la lendemain. Elles partirent…et puis à mon tour, 2 ou 3 minutes après, je dus sortir de chez moi et je vis la jeune fille appuyée contre le mur de la maison d’en face et secouée de violents efforts de vomissements. Je le fis rentrer à mon cabinet afin de l’examiner de nouveau, ce que je fis. Pour la prise de la température, je lui dis que je préférais mettre moi-même le thermomètre ne place, et qu’elle ne soit pas gênée car elle n’était pas la première que je voyais en tant que médecin. Ce que je fis, et là l’instrument accusa un bon 38,5° suffisant pour appuyer un diagnostic d’appendicite aiguë et faire hospitaliser de suite l’intéressée. Je ne sais ni où, ni comment elle l’avait mis la première fois, mais j’étais passé près de l’erreur de diagnostic !

Puisque nous sommes dans les « parties basses », restons-y encore pour deux petites histoires :

En visitant un de mes malades atteint de bronchite à qui j’avais prescrit entre autres choses, des suppositoires d’Eucalyptine, en inscrivant sur l’ordonnance : mettre un suppositoire à l’anus matin et soir. Le fils du malade alla chercher les médicaments à la pharmacie. J’en ai déjà parlé : c’était le fou à la hache. A l’époque, il n’était pas encore violent, mais son Q.I. était bien en dessous de la moyenne ! La pharmacienne crut bon de lui expliquer qu’il fallait introduire matin et soir un suppositoire dans l’anus. Alors, lui, réfléchissant puissamment et bégayant (ce qui n’arrangeait rien !) :

« Ma - Ma - Mademoiselle, quand on mé - mettra le soppopo - le soppositoire du soir, fau - faudra-t-il en - enlever celui du matin ? » Sans commentaires !…

L’autre histoire m’a été racontée par le pharmacien d’Olliergues, mais je ne puis dire si elle concernait un de mes malades ou celui de mes confrères.

L’ordonnance comprenait des suppositoires à mettre comme il se doit « dans l’anus ». Le client avait mal lu et demanda incidemment au pharmacien « où ça se trouvait, les sinus ». Le pharmacien lui indiqua avec son doigt, de chaque côté du nez. Alors l’autre de lui dire : « Hé bien, s’il faut que je me mette ça (les suppositoires) par ici comment je vais faire ? »

Ces déformations de mots, ces confusions de mots avec d’autres, ont toujours été fréquentes dans la clientèle médicale. J’ai déjà parlé de la mère P…. à l’occasion de mes histoires sur le car d’Augerolles, et des joyeuses fautes de langage qu’elle faisait. Ajoutons qu’elle faisait prendre des « ovules » à son mari quand il était malade ! J’ai eu aussi le monsieur qui souffrait des ovaires !

J’ai eu aussi la dame (une grande bringue divorcée de la montagne, dont le mari était prudemment parti !) qui vint un jour me trouver car elle voulait « faire couper les médailles » à son fils âgé de huit ou neuf ans. Comme j’étais étonné (on le serait à moins) et que je me demandais quelle mutilation elle voulait faire subir au malheureux gamin, elle m’expliqua qu’il avait fréquemment des angines. Je respirai ; il s’agissait simplement des amygdales !

Et à l’heure actuelle, combien y a-t-il de personnes qui disent infractus pour infarctus, et ceci dans tous les milieux ? Mais pourquoi les médecins utilisent-ils des noms aussi difficiles à prononcer ?…

Cette histoire d’amygdales et d’angines m’en rappelle une autre fort savoureuse.

Je fus un jour appelé dans une maison au-dessus du Brugeron pour un jeune homme qui était malade. Cette maison avait bien cinquante ans de retard, tout au moins pour son aménagement intérieur : sol de terre battue pour la cuisine qui était remarquablement sale et encombrée, avec en particulier des casseroles et des plats culottés de crasse, petites fenêtre sans lumière, etc… Le jeune homme avait une forte angine et après l’avoir examiné, je lui demandai d’uriner dans son vase de nuit afin que je puisse analyser son urine. J’avais en effet, l’habitude, dans ces cas d’angine, de faire une recherche rapide d’albuminurie. Pour ceci, je faisais chauffer jusqu’à ébullition, un peu d’urine dans une cuiller à soupe, sur une lampe à alcool, et en cas de trouble, j’ajoutais quelques gouttes de vinaigre, de préférence de vinaigre d’alcool. A la campagne comme à la campagne ! Les bandelettes réactives n’existaient pas encore. Cette méthode… artisanale n’aurait pas été sensible pour détecter des traces d’albumine, mais elle l’était assez pour mettre en évidence une albuminurie franche nécessitant une surveillance rénale spéciale.

Je fis donc descendre, par la mère, l’urine dans la cuisine, je lui demandai une cuiller et une lampe à alcool et, comme elle s’étonnait, je lui expliquai pourquoi. J’ai mieux, me dit-elle, et d’entre toutes les casseroles crasseuses, elle me sortit une belle casserole en aluminium, toute neuve et brillante, que je n’avais pas remarquée. Malgré mes protestations, elle y vida tout le contenu du vase de nuit et posa-le tout sur le fourneau qui chauffait bien. Pendant ce temps, je fis l’ordonnance. A ce moment, la mère me dit : « Vous prendrez bien une petite goutte, Docteur ? »

Il faut dire que tous mes braves clients avaient à cœur de vouloir m’offrir quelque consommation… et moi de mon côté, à les refuser, en prétextant que je souffrais de l’estomac, car sinon… ! Donc, je refusai. Alors de nouveau la mère :

« Hé bien, un verre de vin ? »

« Non merci Madame »

« Alors une tasse de café ? »

J’acceptai, pour m’en débarrasser. Puis, comme à ce moment l’urine était en ébullition, je la regardai et dis à la mère qu’il n’y avait rien, que c’était normal.

Alors, sous mes regards ahuris, elle prit la fameuse casserole, ouvrit la porte, lança l’urine dehors, et sans laver cette casserole, y passa un coup de son tablier, lui-même d’une teinte indéfinissable, entre le gris et le noir, par la saleté, y versa du café et mit l’ustensile sur le fourneau ! !…

« J’ai changé d’avis, Madame, je préfèrerais une goutte. »

« Mais, Docteur, le café va être chaud tout de suite. »

« Oui, mais je préfère une goutte. »

Elle me versa la goutte, que je bus d’un trait bien que l’eau de vie me brûlât l’estomac, cependant, elle voulait à toute force me retenir, d’une part pour me payer ma visite, (je lui dis qu’elle me paierait le lendemain, car je devais repasser dans le pays…), et d’autre part parce que le café au fin nectar était chaud… et je partis à grands pas, la laissant avec son « moka » ! !…

Cette histoire a pourtant une suite !

L’année suivante, je fus rappelé dans la même maison : même malade, même angine et même casserole d’aluminium bien astiquée qui semblait m’attendre depuis l’année précédente. L’histoire est strictement identique, jusqu’à l’offre par la mère d’une « goutte » d’eau de vie que j’acceptai de suite, instruit par l’expérience. Mais après avoir constaté l’absence d’albumine, je remis la casserole à la mère qui, par inadvertance, la reposa sur le fourneau. Et alors qu’ayant été payé, je m’apprêtais à partir, une fumée avec une odeur de matière animale « cramée » qui vous prenait à la gorge, envahit la pièce. La chaleur du fourneau avait fait évaporer toute l’urine et carbonisait le résidu ! Je ne sais si la belle casserole en aluminium a servi d’autres fois !…

Pour la petite aventure suivante, il y a une moralité à donner : ne faites pas comme le corbeau de la fable.

C’était à la fin de l’hiver tardif 43/44, dont j’ai déjà parlé, le 18 ou 19 mars. La neige avait fini par fondre, mais il y en avait encore quelques plaques dans les endroits exposés au nord. La température était encore froide, surtout à l’heure où s’est passée cette histoire (vers 9 heures du soir).

J’avais été appelé dans une ferme située dans la montagne, entre le Brugeron et Marat. Pour y aller, il fallait faire environ 14 kilomètres sur la route, à vélomoteur à cette époque, et ensuite laisser le vélomoteur, et monter à pied par un sentier à travers des pacages, sur cinq cents mètres environ, jusqu’à la ferme, à moins d’aller chercher le vrai chemin desservant cette ferme beaucoup plus loin. J’y allai par le sentier. Je fis ma visite et en profitais pour acheter aux fermiers un fromage de montagne (à l’époque, le fromage était une chose rare au ravitaillement !).

Je revenais donc par le sentier en direction de mon vélomoteur, tenant d’une main, ma serviette médicale et de l’autre, le fromage. Il ne faisait pas chaud, la nuit était noire, et à un moment, passant le long de quelques genêts, il me sembla sous « l’obscure clarté qui tombait des étoiles », que le sentier passait juste en dessous de ces genêts, après avoir fait un large détour. Désireux de rentrer rapidement et croyant qu’il y avait là, un raccourci, je pris mon élan et sautai à travers les genêts sur ce que je croyais être le sentier. Hélas, ce n’était pas le sentier, mais une « serve » (trou d’eau pour les troupeaux) au milieu de laquelle je sautai avec, pendant un très court instant, la sensation très désagréable que je ne savais pas jusqu’à quelle profondeur j’étais en train de m’enfoncer ! En fait, l’eau m’arriva jusqu’aux aisselles, ce qui était déjà considérable ! Je sortis de ce trou comme je pus, mais sans lâcher serviette et fromage,.

Je descendis rapidement retrouver mon vélomoteur sur lequel je fis, grelottant, les 14 kilomètres du retour, dégoulinant d’eau de tous les côtés ! Je n’étais cependant pas encore égoutté, car à la maison où ma femme me fit déshabiller pour me frictionner et me changer, de l’eau coulait encore partout.

Normalement, j’aurais dû attraper congestion pulmonaire, pleurésie, ou au minimum un gros rhume. Hé bien, rien de tout cela ne se produisit !

Et le corbeau de La Fontaine, que vient-il faire dans tout cela ? Hé bien, lui, il avait lâché le fromage !

Dans les déplacements que je devais faire pour visiter mes malades, il y avait un endroit où je passais très souvent, véritable « point stratégique ou gare régulatrice » de mes tournées. C’était le lieu-dit « les Mines » groupant quelques maisons autour d’un carrefour de cinq routes. Quand des clients savaient que j’étais dans les alentours et voulaient profiter de mon passage, ils téléphonaient aux Mines. Même chose quand ma femme voulait me prévenir d’une visite à faire dans les environs avant de revenir à Augerolles. Alors « la Thérèse », propriétaire très serviable du café situé au carrefour, sortait une chaise. Je savais alors en passant que je devais m’arrêter afin de prendre des instructions. C’était la même chose pour mon confrère, le docteur Besserve, d’Olliergues, mais pour lui, c’était un panier qui était sorti !

En somme, avant la lettre, nous avions inventé le radio-téléphone !

C’est près des Mines que je me trouvai, un jour de juillet 44, brutalement en face de soldats allemands camouflés en tenue de combat, allongés dans le fossé derrière une mitrailleuse. « Halt » cria la sous-officier qui commandait le groupe. Ce que je fis sans réclamer ! Je montrai mon « Aussweiss » (laissez-passer allemand) fixé sur mon vélomoteur, sans grand résultat, au sous-officier allemand qui se contentait de me dire en montrant les Mines : « Offizier - offizier… » Je vis l’ « offizier » en question qui me laissa passer et je ne fus pas long à faire ma visite au Brugeron ! Curieusement, comme je portais un chapeau, contrairement à mes habitudes, les gens des Mines, cachés derrière leurs volets, ne me reconnurent pas et racontèrent que c’était un « milicien » qui était venu renseigner les Allemands… Surpris par la soudaineté de cette rencontre, je dois dire que je n’ai pas eu le temps d’avoir peur.

Peur, je l’eus réellement quinze jours plus tard, sur la même route, mais plus près d’Augerolles, au pont de la Faye, quand je rencontrai deux maquisards. Je descendais en vélo cette fois, la route qui, à et endroit, est en pente assez rapide. Un de mes freins ne freinait pratiquement pas. J’arrivai, là aussi de façon inopinée sur les deux « Fifi » qui gardaient le pont. « Halte » (cette fois avec un « e ») me crièrent-ils. Coup de frein brutal, et voici que le câble de mon deuxième frein qui casse, ce qui fait que je passai rapidement devant eux, traînant mes souliers par terre pour m’arrêter ! Comme ils avaient trois pistolets à eux deux et qu’ils les braquaient sur moi, j’eus peur et leur criai : « Faites pas les cons ! » Tant pis pour la beauté du langage dans ces instants-là !h

Une autre fois, toujours aux Mines, une vieille demoiselle qui habitait dans une autre des maisons, et accessoirement réparait les fonds de culottes masculins, me fit signe de m’arrêter. « Attendez docteur, je veux vous montrer quelque chose ».

Et de rentrer dans sa maison, et d’en ressortir, tenant à la maison quelque chose de plat et d’allongé assez bizarre. Des loin, ça pouvait ressembler à une cithare avec des sortes de cordes. De plus près, on avait plutôt l’impression de fabrication familiale de nouilles ou spaghettis mis à sécher sur une planchette… Jusqu’à ce que la vieille demoiselle me dise : « N’est-ce pas qu’il est beau, mon ver ? ».

Je me souvins alors que je lui avais prescrit un tænifuge quelque temps auparavant, car elle se plaignait d’avoir le ver solitaire. Elle avait recueilli le tænia expulsé, planté aux deux extrémités d’une planchette , deux rangées d’épingles, un peu comme les dentellières du Puy sur leurs « carreaux », et placé dessus le tænia en gracieux zigzags allant d’un bout à l’autre de la planchette, ! Il faut se distraire parfois ! ! Je lui conseillai vivement de se débarrasser rapidement de son bel ouvrage en mettant toute cette saleté dans le foyer de son fourneau…

J’ai raconté beaucoup d’histoires qui me sont arrivées avec mes clients de la montagne. Il ne faudrait pas croire qu’il n’y en a pas eu dans la partie plus basse (en altitude) de ma clientèle. Voici deux qui me reviennent à l’esprit, concernant d’ailleurs les mêmes personnes.

Dans un hameau situé entre Augerolles et Olliergues, vivait un famille assez folklorique, de genre plutôt bohémien, se chamaillant souvent dans une maison… disons par euphémisme, très en désordre. La mère était d’origine polonaise ; le père, grand maigre dégingandé, faisait irrésistiblement penser à une sauterelle qu’on aurait curieusement affublée de grandes lunettes.

Un jour, où j’étais déjà parti en courses, on m’y appela pour un malade. Ma femme leur dit qu’elle m’y enverrait dès que je serais rentré de ma tournée en montagne… Mais deux heures plus tard, elle vit arriver un des jeunes garçons de la famille qui lui dit : « On s’est battus à la maison et on a cassé la suspension. Il vaut mieux que le docteur ne vienne que demain car il n’y verrait rien ce soir ! »

C’est dans cette même famille, qu’il y eut un jour, un repas plus ou moins de fiançailles avec une autre famille, et un des membres de la première famille invitante, eut au cours du repas des envies d’uriner et ne se gêna pas pour le faire tranquillement sous la table ! La mère de famille invitée, qui s’en aperçut, ne put dire aux autres ce qu’elle en pensait. Elle s’en prit à un de ses fils, qui n’en pouvait mais, et l’attrapa comme si c’était lui le coupable, en lui disant que ça ne se faisait pas… Cette histoire, ma femme l’a tenue de la bouche même de la mère de famille invitée.

Une autre fois, plus tard, la « sauterelle » vint à mon cabinet et demanda à ma femme que j’aille chez lui, sa « dame » ayant la jambe cassée. Ma femme crut qu’il s’agissait d’aller visiter son épouse, dans son village, et le lui dit, ce qui le vexa beaucoup ! « Ah ! Non, madame, ça, c’est fini, je l’ai quittée. Il s’agit de mon « amie » et d’ailleurs, j’habite maintenant à Giroux, au 92. ». Et de lui montrer la photo de la dame en question ; et de lui expliquer qu’il la voyait à Clermont, qu’elle s’était cassé une jambe, qu’elle l’avait appelé, qu’il voulait la faire hospitaliser, qu’elle n’avait pas voulu et avait par contre demandé qu’il la montre à une rebouteuse et qu’enfin elle lui avait dit : « Léon, emmène-moi, il n’y a que toi que j’aime ! » En suite de quoi, il l’avait ramenée à Giroux, dans son appartement…

J’allai donc à Giroux, au « 92 » qui est une très grande baraque, rappelant la caserne du 93ème R.I. à Clermont, d’où son nom, aménagée en nombreux logements pour leurs personnels par les cartonneries de Giroux. Je rentrai dans l’appartement du dit Léon, qui était innommable de saleté et de désordre et j’y vis une jeune femme allongée sur le lit, une jambe bandée, fumant tant et plus, avec sur la table de nuit à côté d’elle, dans une assiette, un nombre impressionnant de mégots formant déjà un joli tas.

A première vue, on voyait tout de suite ce qu’elle devait faire à Clermont, et que son amoureux sur le retour avait dû plutôt la trouver dans la rue des Minimes, rue chaude clermontoise, plutôt qu’à l’église du même nom à côté !

Présence plutôt inattendue : celle à côté du lit, d’un jeune homme de 17 à 18 ans, fils d’une autre famille du bâtiment, elle aussi assez « folklo » ! Car l’amant de la dame, avait une idée généreuse encore que discutable : celle de procurer un compagnon à son amie pendant qu’il travaillait, car il craignait qu’elle ne s’ennuie. Je crois qu’en fait, elle ne s’est pas ennuyée, à voir comme les deux protagonistes se regardaient !

Je proposai une hospitalisation qui fut refusée, … et puis, et puis tout se passa bien en fin de compte : la fracture du péroné, car il ne s’agissait que d’une fracture du péroné, finit par se consolider ; le jeune « garde malade », s’il perdit quelques kilogrammes, gagna une solide expérience ; et l’amoureux sur le retour retrouva un amie agréable, pour qui cette immobilisation forcée n’avait pas été génératrice d’ennui !…




Mémoires du docteur Albert Mathé - Augerolles (Puy de Dôme) | Fontenille.jp@gmail.com

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