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Chapitres
Je n’ai en fait pas beaucoup d’histoires à raconter à ce sujet, d’une part n’ayant assisté personnellement qu’à une partie d’entre elle et, d’autre part, parce qu’il n’y a pas eu toujours des anecdotes sortant de l’ordinaire.
En voici quelques-unes unes cependant. On verra que s’il en eut une franchement cocasse, il y en eut aussi, hélais, de tristes.
Chaque année, au moment de Noël, à l’école d’Augerolles, est organisée une fête des enfants, fête comportant un spectacle où les élèves, préparés par les instituteurs, alternent chants, saynètes, etc… devant un public composé en grande partie des parents mais aussi des habitants du pays.
Cette année-là, était-ce en 51, 52 ou 53, je ne me souviens pas exactement, la fête était particulièrement réussie et tout spécialement un numéro avait obtenu un grand succès auprès des spectateurs. Il s’agissait d’un petit ballet monté sur l’air d’une ronde enfantine, avec quatre petits danseurs. Les quatre petites filles étaient en robe de mousseline, genre robes de ballerines, l’une bleue, l’autre rose, l’autre blanche et la quatrième verte, (je crois me souvenir que ma fille Françoise, qui faisait partie des quatre danseuses et devait avoir entre 7 et 9 ans, comme ses camarades, avait la robe blanche). Bref, ce petit ballet qui avait été très bien réglé par l’institutrice, fut très gentil et eut un vif succès.
Très peu de temps après, une des petites danseuses fut atteinte d’une crise d’appendicite aiguë. Je l’emmenai avec ses parents, à la clinique de Thiers et là, il se posa un problème. Outre l’appendicite indiscutable, l’enfant présentait une très forte bronchite avec grosse gêne respiratoire. Le chirurgien ne voulut pas courir de risques avec une anesthésie par inhalation et décida d’employer un barbiturique, genre Pentothal, à administrer par lavement. Le produit (je ne me souviens plus du nom) devait être donné suivant une dose variant selon le poids de l’enfant, d’après une documentation jointe. Le chirurgien fit le calcul de la dose à donner et, pour plus de prudence décida de ne donner que moitié dose, même si l’anesthésie devait s’en ressentir. Je l’aidai pour l’intervention qui, techniquement, ne présenta aucune difficulté spéciale.
Hélas, la pauvre petite file ne se réveilla jamais !
Depuis, il est une chanson qui me revient souvent dans la tête et que je ne puis entendre, ni à laquelle je ne puis penser, sans ressentir un réel malaise. C’est « Mademoiselle voulez-vous que l’on danse, que l’on danse… », la chanson que chantaient les quatre petites danseuses lors de la fête de Noël des écoles d’Augerolles.
Un dimanche matin, (le jour a son importance), je fus appelé dans un hameau d’Olmet, près du bourg, pour un vieux « pépé » qui avait, en fait une hernie étranglée. La sanction thérapeutique était bien simple : intervention chirurgicale immédiate. Mais le bon vieux était têtu comme un âne rouge : J’avais beau lui expliquer que c’était une question de vie ou de mort, et dans un très bref délai, pas moyen de lui faire accepter l’opération et donc de la faire partir de chez lui !
La famille comprenait bien la situation, essayait de m’appuyer sans plus de succès, mais refusait de la faire transporter et opérer de force. Que faire ? J’eus alors une idée et demandai à la famille si l’intéressé était catholique et bien avec son curé. C’était le cas et c’était une chance, car la bonne moitié d’Olmet était rouge bon teint.
Comme c’était à l’heure de la messe, dite par le curé d’Olliergues, je descendis donc à l’église et assistai à la messe, avant de pouvoir joindre le prêtre à la fin de celle-ci. Curieuse messe d’ailleurs où la bonne sœur, directrice de l’école libre locale tenait l’harmonium, et jouait les versets du chant grégorien sur un rythme alerte, guilleret, pratiquement un rythme de java ! (et pourtant c’était bien avant le trop fameux concile et les nouveaux chants discutables dont il nous à gratifiés !)
Quoiqu’il en soit, après la messe, je vis le prêtre et lui expliquai la situation. Il accepta d’aller voir le malade, et dut être plus persuasif que moi, car l’après-midi même l’intéressé était opéré à la clinique d’Ambert.
J’eus assez souvent à servir d’aide au chirurgien , surtout à la clinique de Thiers et en particulier pour trois personnes qui me touchent de très près : ma femme, ma fille et mon fils. Une petite histoire au sujet de ce dernier : Pierrot avait quatre ans quand nous décidâmes de le faire opérer pour une hernie inguinale droite –une marque de fabrique des Mathé– et le chirurgien en profita, puisque c’était à droite, pour le débarrasser de son appendice.
Trois jours plus tard ; alors que ma femme le gardait à la clinique, on lui apporta pour le repas de midi un superbe hareng grillé (un « gendarme »). Un peu étonnée par ce régime assez surprenant, car malgré tout on avait touché à l’intestin seulement trois jours avant, ma femme alla à la cuisine, demander quelque chose de plus léger, en recommandant bien à Pierrot de ne pas toucher au poisson.
Quand elle revient, cinq minutes plus tard avec une tranche de jambon, Pierrot avait entièrement mangé le poisson ! J’espère qu’il avait laissé la tête et les arêtes ! Et tout se passa quand même pour le mieux.
Arête… Arête. Voulez-vous que je vous raconte l’histoire de « l’arête qui n’en était pas une » ? Il est vrai que la petite opération qui en découla n’en était pas vraiment une, également…
Un jeune homme qui revenait de passer quelque temps en Angleterre, et se trouvait chez ses parents à Augerolles, se plaignait de violentes douleurs à l'œsophage, dès qu’il essayait d’avaler quoi que se soit. Je pensai à un corps étranger œsophagien et, en particulier à une arête de poisson en établissant l’équation suivante :
Angleterre = île, île = poisson, poisson = arête
Mais le jeune homme assurait n’avoir mangé de poisson et en particulier pas dans les quatre ou cinq derniers jours. Je l’envoyais d’urgence chez un gastro-entérologue clermontois qui l’examina gastroscope et découvrit… un tout petit fragment de charbon de bois qui s’était collé ou coincé dans un repli œsophagien, et l’en débarrassa sur le champs.
L’explication ? Elle est plus que curieuse. Une des boulangeries d’Augerolles, celle où se servait cette famille ; faisait du pain, d’ailleurs excellent, cuit au bois. Un petit morceau de charbon de bois était resté enchâssé dans la croûte du pain et fut avalé par l’intéressé. Curieusement, il ne suivit pas le bol alimentaire, mais s’en détacha et trouva le moyen de se coincer dans un repli œsophagien. Difficile à imaginer !…
Qui dit opération chirurgicale sous-entend aussi chirurgien. Je ne veux pas parler de tous ceux qui j’ai eu l’occasion de travailler, mais d’un d’entre eux, le docteur Bard, qui opérait à Thiers.
C’était un homme très curieux, petit de taille, mais assez rondelet, l’air perpétuellement étonné et paraissant toujours « dans la lune », parlant rapidement et d’une voix saccadée, pas du tout conformiste et somme toute un peu farfelu par moments. Il était difficile de tenir une conversation avec lui, car il passait continuellement du coq à l’âne, et sur des sujets souvent tout à fait en dehors de la médecine ; quand on avait réussi péniblement à accrocher le sujet dont il parlait et à y trouver une réponse, déjà, il était parti sur un autre sujet aussi déroutant que le premier. Avec cela, aimant à s’occuper de tout et de rien, de soins aux malades, habituellement réservés aux infirmiers, par exemple les laver, les raser…
Pas du tout « ponte » pour deux sous ! Aimant aussi le folklore d’autrefois, au point de vue chirurgical : Je me souviens avoir fait avec lui une intervention chirurgicale (Hernie ? Appendicite ?) sur une longue table de cuisine au Brugeron, l’anesthésie étant donnée par son infirmier qu’il avait amené avec lui. L’hospitalisation aurait été la solution la plus sage et la plus pratique. C’est lui qui avait décidé de venir opérer au Brugeron. Pourquoi ? Je ne me souviens pas… Avec un autre chirurgien que lui, l’histoire que je vais raconter n’aurait pas eu lieu tout au moins pas entièrement…
Si la plupart des malades prenaient assez bien l’annonce d’une intervention, surtout quand elle était décidée « ex abrupto », ce n’était pas toujours le cas, mais jamais je n’ai vu quelqu’un d’aussi peureux que ce dernier client dont je vais vous parler.
Agé d’une trentaine d’années, demeurant dans une ferme d’Augerolles, il avait un crise d’appendicite aiguë. Quand j’annonçai que l’intervention était nécessaire le soir même, ce fut un déluge de larmes dans la famille, depuis lui-même ; jusqu’à sa gemme, en passant par son père et sa mère. Je leur demandai où ils voulaient aller, Clermont ou Thiers ; ils choisirent Thiers et je les laissai une demi-heure afin d’aller téléphoner pour prévenir la clinique et souper rapidement avant de partir.
Je revins donc le prendre chez lui. L’atmosphère ne s’était pas améliorée, loin de là. Il s’allongea dans ma voiture et nous partîmes avec sa femme… A 100 mètres de chez lui, à l’embranchement de chemin, il y avait une croix de mission devant laquelle il se signa longuement, quand nous passâmes devant. Sage précaution, me dis-je ; il est toujours bon de se mettre en bons termes avec le Ciel, car avec les chirurgiens, on ne sait jamais !… Mais la précaution devint excessive, quand il continua à se signer devant toutes les croix de saint André, (panneaux indicateurs annonçant les croisements)…
Arrivés à la bifurcation de Pont de Dore (à gauche Clermont, à droite Thiers), il me dit : « J’ai changé d’avis, je préfère aller à Clermont ». Pardi, Clermont étant à 36 km, et Thiers à 6 km, cela lui donnait une demi heure de répit supplémentaire avant d’être hospitalisé ! Je lui dis que j’avais prévenu la clinique de Thiers sur sa demande et que je ne voulais pas passer pour un imbécile, et nous allâmes à Thiers…
Après examen par le docteur Bard et l’intervention étant décidée, on déshabilla l’intéressé, de plus en plus terrorisé. On l’installa et on l’attacha sur la table d’opération, cependant qu’il promettait à tout le monde, de Bard aux infirmières, tout ce qu’il pouvait leur promettre : saucissons, jambons, le cochon entier, et peut-être même sa femme, à condition qu’il n’ait pas mal… Les infirmières sortaient les uns après les autres dans le couloir afin de pouvoir rire à leur aise !
Pendant ce temps, avant de se préparer lui-même, le docteur Bard entreprit de raser l’intéressé, avec son air absent habituel, tout en lui racontant je ne sais quelle histoire sur la culture pour le rassurer. A un certain moment, pour tendre un peu plus la peau du pubis et faciliter ainsi le rasage, il lui saisit son « battant de cloche » et le tira, comme un objet absolument sans importance, tout en tenant toujours le rasoir à la main ! Mais le futur opéré interpréta tout différemment les intentions du docteur Bard ! Il se vit transformé en Abélard et amputé de son ustensile auquel il devait tenir, malgré l’usage très modéré qu’il devait en faire ! Il poussa un véritable hurlement et malgré les sangles qui le maintenaient, réussit à se redresser d’environ 30 degrés ! Cela dérida l’atmosphère un peu plus ; on le rassura et un moment après, on put commencer l’opération qui se déroula normalement…
C’est le même qui fut, des années plus tard, l’un des protagonistes de l’histoire suivante que je ne résiste pas au plaisir de raconter ici, bien qu’elle ne fasse pas partie de mes souvenirs personnels, mais des bonnes histoires (vécues !) d’Augerolles.
Il était devenu jaloux, accusait son père de coucher avec sa femme et eut l’idée assez curieuse d’amener celui-ci à la mairie pour régler leur différend devant le maire qui, à cette époque, si on me pardonne ce mauvais jeu de mots, était pour certains le père et le maire de la commune ! Idée curieuse, car le dit maire, bien que resté vieux garçon, avait une réputation amoureuse bien établie, avec de nombreuses conquêtes dans la commune, et était donc assez mal placé pour moraliser… Père et fils s’expliquèrent donc devant le « juge arbitre » et à bout d’arguments et aussi l’amour-propre, le père eut cet argument décisif à son fils :
« Mais non, je n’ai pas couché avec ta femme. D’ailleurs, demande à ta mère, elle te dira que depuis longtemps, je ne puis plus rien faire ! »…
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Après avoir fini mes histoires chirurgicales et avant d’attaquer mes souvenirs obstétricaux , il faut que j’intercale ici une anecdote qui n’a rien à voir avec ces deux chapitres ! Mais il me faut bien le loger quelque part !
Ma maison, où j’habite depuis fin 1950, possède une particularité. Elle a une croix de fer forgé dite « Croix du mort ». C’est d’ailleurs le nom cadastral du quartier. Devant cette croix s’arrêtent tous les enterrements qui viennent de la partie haute de la commune, et c’est là que le prêtre vient les prendre en charge. Réclame discutable pour un médecin ! Mais il y en a une autre, à l’autre extrémité du bourg, qui remplit les mêmes fonctions vis-à-vis des enterrement du bas de la commune. Et savez–vous qui habite dans cette autre maison ?… Mon successeur, le docteur Vigier ! Il faudra que je conseille au médecin actuel d’en faire placer une troisième à sa maison.
Un jour, un de ces enterrements s’arrêta ainsi devant chez moi. Histoire assez triste car il s’agissait d’un homme jeune décédé d’un cancer… Mais dans le cortège la jeune veuve poussait des cris et des hurlements à faire pâlir d’envie les pleureuses antiques ou encore celles d’Afrique ou d’Amérique latine qui, à côté, auraient fait figure d’apprenties. Soudain, on sonna à ma porte : une sœur de la jeune veuve me dit que cette dernière avait besoin… de faire pipi et me demanda si elle pouvait entrer chez moi dans ce but. Bien entendu j’acquiesçai.
Sitôt entrée chez moi, changement à vue : une personne presque calme et détendue, me parlant sur un ton de voix tout à fait normal.. Puis elle ressortit : alors nouveau changement à vue avec reprise des cris et hurlements sur le mode « fortissimo » !
Qui a dit que les grandes douleurs sont muettes ? ?…