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50 ans de la vie d'un médecin de campagne


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8 - Anecdotes complémentaires

Chapitres

Mes souvenirs sur ma période augerolloise pourraient s’arrêter là, mais je viens juste de penser à plusieurs nouvelles anecdotes que j’avais complètement oubliées et que je ne puis ranger à leur place normale, ayant fini la dactylographique de tout ce qui précède. Racontons-les donc ici, « dans le désordre », comme on dit dans le tiercé, même si elles sont de genres différents.



J’ai conté l’histoire du monsieur qui voulait faire avaler à sa femme un produit genre : eau de Javel diluée, en guise de « fortifiant » lors d’un accouchement. Mais un soir, je fus appelé d’urgence dans un village entre Augerolles et Aubusson, par un homme affolé qui me demandait de venir immédiatement car sa femme venait de boire de l’eau de Javel dans le but de se suicider. J’y partis donc de suite en emmenant avec moi mon tube de Faucher qui est un long tuyau de caoutchouc souple avec un entonnoir, destiné au lavage de l’estomac. Arrivé dans la salle commune de la maison en question où le mari et les voisins s’agitaient autour de la « malade » qui effectivement sentait fort la « javel », je leur expliquai ce que « j’allais faire en leur demandant de m’aider ». Mais dès que l’intéressée, pourtant pas bien fine, comprit ce qui l’attendait, elle cria : « Non, je n’ai pas avalé l’eau de Javel ; je l’ai prise seulement dans ma bouche. C’était pour embêter mon mari ! »…

A quel moment mentait-elle et avait-elle, oui ou non, avalé ce produit ? Dans le doute, je décidai d’agir comme si elle l’avait réellement fait. Aidé par le marie et les voisins, je lui fis donc avaler le tuyau – elle avait dû avaler vraiment de la « javel » car elle ne se défendit pas trop – et je lui lavai longuement l’estomac en lui siphonnant 8 à 10 litres d’eau, en me disant qu’il fallait le faire si l’absorption de « javel » était réelle et que dans le cas contraire cela lui apprendrait à ne plus embêter tout le monde, à commencer par son mari !…

Que les âmes sensibles – et non médicales – se rassurent ! Il ne s’agissait pas de lui entonner dix litres d’eau dans l’estomac, mais de le lui laver demi-litre par demi-litre, en siphonnant à chaque fois, avant que l’entonnoir soit vide. Rien à voir avec le supplice de l’eau utilisé dans la « question » au Moyen âge et après !… Plus désagréable que vraiment douloureux.

Dans le cadre des « bons mots » de mes clients, en voici un savoureux que j’avais oublié de vous raconter :

Une dame que je voyais pour la première fois et à qui je demandais quelles avaient été ses maladies antérieures, me dit qu ‘elle avait eu une opération chirurgicale, et comme je lui demandais laquelle :

« Ce n’était pas grave, docteur, mais j’avais un « Hippolyte » à la matrice »

Sacré Hippolyte, dans quel endroit allais-tu te loger !…

Avant de se marier, les futurs conjoints doivent aller consulter leur médecin pour passer un examen médical prénuptial. J’ai donc, moi aussi, vu un certain nombre de ces futurs couples. Ils venaient le plus souvent tous les deux ensemble et j’avais parfois certaines difficultés à leur faire comprendre qu’ils devaient être examinés séparément. Pour eux ce n’était apparemment pas indispensable puisqu’ils étaient destinés à être ensemble… !

Quelquefois, ils m’apportaient quelques dragées, mais très souvent le futur marié avait avec lui une tabatière et il m’offrait une prise de tabac. J’ai toujours eu horreur du tabac à priser, mais je faisais semblant d’en prendre et de priser car sinon j’aurais vexé profondément les fiancés !

Quelle était l’origine e cette coutume, ainsi que sa signification, je ne le sais pas, mais elle semble s’être perdue. En effet, j’en ai parlé récemment à mon confrère actuel et il ne la connaissait pas.

L’histoire suivante montre qu’il se passe parfois de drôles de choses dans les campagnes. En ville aussi, d’ailleurs, mais ça ne me regarde pas car je ne parle ici que de la campagne.

Un après-midi, par temps de chaleur, un orage éclata en montagne, ce qui est assez fréquent, et au cours de cet orage, la foudre tomba sur une ferme isolée, très exactement dans la cheminée. Sous le manteau de cette cheminée, une grande cheminée de campagne à la mode ancienne, dans la salle commune, se tenait une vieille fille d’environ la cinquantaine bien sonnée, un tisonnier à la main. Etait-ce le pouvoir attirant des pointes – en l’espèce le tisonnier – vis-à-vis de l’électricité statique, ou le courant d’air dans la cheminée, qui attira la foudre ? Toujours est-il que cette femme reçut de plein fouet la décharge et fut proprement foudroyée sur-le-champ. On m’appela. Quand j’arrivai, (c’était à 14 km environ de chez moi) elle était morte et bien morte ! « as dead as a door-nail », comme l’écrivait Dickens dans « A Chrismas Carol ». D’ailleurs, même si je m’étais trouvé sur place au moment de l’accident, qu’aurais-je pu y faire ? La foudre tombant de plein fouet sur un individu tue à tous les coups…



Je connaissais bien cette famille que j’avais soignée plusieurs fois. Y vivaient, outre la foudroyée, sa sœur, également vieille fille et d’âge très proche, le père déjà âgé, et un jeune homme d’environ vingt cinq ans, ancien pupille de l’assistance publique et qui avait été plus ou moins adopté légalement dans cette famille.

Ce jeune homme s’était marié et le couple avait eu assez rapidement un enfant. J’avais accouché sa femme un an auparavant environ, dans une petite maison où le jeune couple habitait, à 300 mètres à vol d’oiseau de la ferme.

Voyez comme mes histoires parfois s’entrecroisent : cette jeune femme était la fille du premier lit du veuf dont j’ai raconté l’histoire, en l’espèce « la Chevauchée des Walkyries » qu’exécutait sa femme depuis qu’il s’était fracturé le fémur ! Vous vous souvenez ?… L’accouchement avait été sans histoire et je n’ai aucune raison d’en parler dans le chapitre de mes souvenirs obstétricaux.

Je fus ensuite très étonné d’apprendre que, peu de temps après cet accouchement, le jeune couple divorçait. Le divorce était alors rare dans nos campagnes… Et puis si rapidement !… La jeune femme retourna alors chez son père avec son jeune enfant et un jour, j’appris de sa bouche pourquoi elle avait dû se décider à divorcer…

Son mari, le jeune homme qui avait été élevé à la ferme, dès qu’il quitte l’âge de l’adolescence, s’occupa de faire marcher l’exploitation avec le père et les deux sœurs, mais aussi fut utilisé par ces deux dernières pour leur usage personnel et alterné (de nuit ou de jour, je l’ignore)… Tout marcha donc ainsi pour le mieux à la satisfaction des trois intéressées, mais un jour se posa la question de la nécessité d’un héritier pour continuer l’exploitation de la ferme. Étant elles-mêmes , largement ménopausées et donc dans l’impossibilité d’assumer cette date, les deux vieilles filles conseillèrent au jeune homme de chercher une femme et de se marier.

Je ne sais si elles participèrent à cette recherche. Toujours est-il qu’il se maria. Dans leur désir d’avoir un héritier pour la ferme, une des deux poussa même la précaution jusqu’à assister à la nuit de noces du jeune couple afin de vérifier si l’opération se passait bien, ce qui vexa fort la jeune épousée, on s’en douterait !…

La jeune femme fut rapidement enceinte et dès que la grossesse fut bien sûre, que pensez-vous qu’il arriva ?… Hé bien, outre son travail à la ferme qu’il n’avait jamais cessé, ce qui était bien, le jeune mari reprit son service personnel auprès des deux vieilles filles, ce qui était nettement moins bien !… Sa jeune femme s’en aperçut mais patienta quand même, espérant que la naissance du bébé ramènerait son mari vers elle et ferait cesser cet étrange ménage à quatre.

Le bébé vint au monde, un garçon comme il avait été espéré. Mais le mari ne changea pas ses habitudes auprès des deux vieilles filles. Alors sa femme demanda le divorce et partit chez son père avec son bébé…

Et la vie reprit son cours comme auparavant à la ferme entre les quatre protagonistes, chacun seulement regrettant le départ du bébé et espérant secrètement le récupérer un jour afin qu’il continue l’exploitation…

Et puis, un après-midi, par temps de chaleur, un orage éclata… Mais vous connaissez déjà la suite !…

J’ai revu, il y a cinq ou six ans le « bébé » devenu homme marié, d’une carrure exceptionnelle avec une taille de plus de 1,90 m. Il n’a jamais repris l’exploitation de la ferme. Il travaille dans le secteur tertiaire.



L’anecdote suivante n’est pas du tout médicale, mais elle est drôle, et j’y fus mêlé directement en tant que personnalité, si j’ose dire, du pays !

Si, pendant les années de guerre et d’occupation, les distractions furent rares à Augerolles du fait de la suppression des fêtes et en particulier des bals, ceux-ci reprirent rapidement dès la fin des hostilités et naturellement Augerolles en eut sa part. Mais parmi toutes les soirées dansantes qui s’étalèrent ensuite tout le long des années, une devint rapidement le grand événement de la « vie mondaine » augerolloise, le bal « chic » du pays : c’est le bal des pompiers !

Actuellement il a lieu lors de la fête d’Augerolles au début du mois d’Août et a perdu beaucoup de son « prestige » ! Mais à l’époque dont je vous parle, il avait lieu à la fin de l’hiver, je ne me souviens pas exactement si c’était au dimanche gras ou à la mi-carême, mais enfin à cette période de l’année.

Il avait toujours beaucoup de succès et on pouvait y admirer les notabilités du pays ; la directrice de l’école, la receveuse des P.T.T. , le notaire et sa femme etc… sans oublier les glorieux « soldats du feu » et leur lieutenant ! Bref, tout le « gratin » du crû !

Une année – était-ce en 1956, 57, ou 58 ? – un mois avant la date prévue pour le bal, je reçus une lettre dont le contenu me fit me frotter les yeux après l’avoir lu, en me demandant si je ne rêvais pas !

C’était un papier imprimé très officiel, d’allure très militaire, émanant de la compagnie de sapeurs-pompiers d’Augerolles. Je vais essayer de reconstituer de mémoire cette convocation, car c’en était une.

A chacun des deux angles supérieurs, deux canons entrecroisés.

Sous la bord supérieur, dans une sorte de ruban ondulant et entouré d’arabesques, la devise des pompiers : Courage et Dévouement.

En dessous : Compagnie de sapeurs-Pompiers d’Augerolles et en grosses lettres : CONVOCATION

Monsieur… (en l’espèce mon nom)… est convoqué le… (date) à la réunion de la section de pompiers à la mairie d’Augerolles

OBJET : Élection de miss Pompier 195…

J’en fus soufflé et il y avait de quoi ! Certes c’était l’époque des « Miss » en tous genres, mais quand même, une « miss pompier » il fallait le trouver ! L’auteur, d’ailleurs, et je l’ai appris plus tard, ne l’avait pas fait exprès ! Et puis, quelle jeune fille accepterait de porter ce titre, certes prestigieux de « Miss Pompier d’Augerolles », mais discutable, s’agissant – en principe – d’une jeune fille ?…

A l’époque je recevais un petit journal mensuel illustré, gentiment « gaulois », que me faisait adresser un laboratoire pharmaceutique.

Ce périodique appelé « Ridendo » comportait une rubrique : « Nos lecteurs nous écrivent ». Aussi, après avoir fait profiter mon beau-frère et mes amis de la lecture de la fameuse convocation, je l’envoyai à cette revue en leur demandant seulement de ne pas mettre mon nom mais simplement mes initiales. Elle dut plaire tout particulièrement à la rédaction de ce journal car elle parut dans le numéro suivant !…

Quant à la fameuse réunion à la mairie d’Augerolles, j’y allai en me disant que ça allait être drôle ! Hé bien non, ce ne fut pas drôle du tout ! Pendant vingt bonnes minutes, l’assistance discuta gravement sur le mode de scrutin qui allait être utilisé pour l’élection de la « Miss » : uninominal à un tour, ou à deux tours, ou à la proportionnelle etc… en comparant les avantages et défauts respectifs de ces différents modes de scrutins ! Il faut dire que mes braves augerollois manquent un peu d’humour, et comme ils manquent également de distractions, ils sont très friands de politique et tout particulièrement des périodes électorales !

Dans mon coin je ne disais rien, espérant secrètement qu’ils allaient s’enferrer jusqu’au jour du bal… Hélas, il y eut un « empêcheur de danser en rond », en l’espèce le premier adjoint d’alors qui leur fit remarquer le caractère… scabreux du titre. Finalement ce titre fut remplacé par celui, plus anodin , de « reine du feu », encore qu’on pouvait dire que la reine en question avait le feu quelque part !

Le jour du bal, pour l’élection de la reine et de ses deux demoiselles d’honneur, comme toutes les personnalités convoquées à la réunion, je fis partie du jury, ce qui amusa beaucoup ma femme et mes amis présents au bal ! La reine eut pour prix un dessus de lit, les autres, respectivement, une couverture chauffante et des serviettes de toilettes.

Curieux prix, direz-vous, qui évoque immédiatement l’alcôve et la salle de bains ! Il faut préciser que le premier adjoint était un marchand de tissus, vêtements et articles de lingerie . Alors, « business is business ».

Quant à la reine du feu, pour tous ceux qui étaient au courant de l’histoire elle resta toujours « Miss pompier » et pendant quelque temps mes amis me demandèrent (et je pense que la même question dut aussi être posée aux autres membres du jury) sur quels critères nous l’avions élue …

Dans cette histoire, en somme, j’avais pratiquement été nommé pompier d’honneur en participant au jury qui élisait la Miss du même nom. Mais plusieurs années auparavant il m’était arrivé de faire l’auxiliaire des pompiers comme d’ailleurs la plupart des autres habitants d’Augerolles.



A cette époque, c’était à la fin de la guerre, le seul matériel dont disposaient les pompiers était composé de deux pompes à bras. Elles existent toujours mais ne sont conservées qu’à titres de curiosités, on pourrait presque dire archéologiques dans un hangar de la commune.

Il s’agissait d’une cuve métallique d’environ un mètre au carré, la hauteur étant moindre au milieu de laquelle se trouvait la pompe proprement dite, le tout monté sur une sorte de carriole légère avec des roues métalliques cerclées de fer. La pompe pouvait être alimentée, soit par un tuyau d’aspiration qu’on fixait à un endroit prévu et qui allait plonger dans une pièce d’eau quelconque (mare, bassin), soit avec des seaux de toile ou de toute autre matière, qu’on remplissait à un point d’eau plus éloigné, qu’on se passait de mains en mains ( la chaîne ),et qu’on vidait au fur et à mesure dans la cuve de la pompe.

Quant au fonctionnement de ladite pompe, il était assuré par un balancier fixé au-dessus, aux deux extrémités duquel se trouvait une barre en bois où pouvaient prendre place quatre hommes, soit huit hommes en tout. La manœuvre nécessitait un gros effort musculaire et les volontaires, quand il y en avait assez, étaient changés toutes les dix minutes environ. On en sortait les bras moulus, et faire la chaîne à côté représentait presque un repos ! Le tout pour un effet pratique sur le feu très insuffisant. En 1947, la commune put acheter une moto pompe et ces anciennes pompes à bras furent peu à peu mises au rancart. Maintenant, il y a quand même d’autre matériel plus puissant dans le bourg.



A cette époque il y eut une série d’incendies dont un assez important dans le bourg. Là, il n’était plus nécessaire d’actionner les pompes à bras, le réseau de distribution d’eau du bourg suffisant à assurer la pression utile. Mais nous nous sommes découvert, parmi les bénévoles, une autre activité : celle de déménager les meubles ou autres objets dans une maison directement menacée, contiguë sinon mitoyenne au foyer d’incendie.

Ainsi nous réussîmes l’exploit de sortir, à 6 ou 8, une cuisinière avec son tuyau jusque dans la rue. Exploit parce que la cuisinière était encore allumée et personne n'a compris comment nous avions pu le faire sans nous brûler ( nous non plus d’ailleurs ! ) .

Mais ce jour-là, nos exploits ne furent pas tous aussi positifs. Ainsi nous avions entrepris de sortir un buffet de cuisine garni, sans le vider ni le démonter. Nous y avions réussi et là aussi il fallait le faire ! Mais à peine avions-nous posé le buffet dans la rue, et alors que nous nous félicitions de la manœuvre, que la porte, dont nous avions oublié de vérifier la fermeture, s’est ouverte et toute la vaisselle ( assiettes, verres, etc. ) est descendue sur la chaussée avec le résultat qu’on peut deviner ! Ce fut d’autant plus regrettable que

les pompiers réussirent en fin de compte à protéger cette maison et que les seuls dégâts qu’il y eut furent le fait des initiatives malheureuses des sauveteurs bénévoles, pleins de bonne volonté, mais maladroits !

Cela mit fin pour ma part à mes activités de déménageurs qui, peut-être, auraient pût être le début d’une vocation !



Avant de quitter mes anecdotes augerolloises, de médecin généraliste et autres, et relisant le début de ces quelques pages, je m’aperçois que j’avais dit que je parlerais, à l’occasion, de mes voitures successives. Je n’ai pas eu l’occasion de le faire. Comblons donc cet oubli, et puisque nous allons parler de moyens de transport, auparavant une dernière petite anecdote concernant le transport d’un malade.

Quand il fallait transporter un malade à l’hôpital, ou bien je le faisais ou bien la famille ou un parent ayant une voiture s’en chargeait, ou bien la famille s’adressait à un transporteur ( rien à voir avec les ambulances super- équipées actuelles ! ). Cette fois il s’agissait d’un homme adulte qui avait un cas chirurgical dans le plus haut village d’Augerolles, pendant la guerre. La famille s’était adressée comme transporteur au père P… dont j’ai déjà parlé. Il ne put aller avec sa voiture que jusqu’au Trévy ; au-delà il s’agissait de chemin complètement enneigé et totalement impraticable pour une automobile. On chargea donc le malade dans un tombereau attelé derrière deux vaches, bien emmitouflé dans des couvertures, et muni de bouillottes, et en avant pour les deux kilomètres de chemin jusqu’au Trévy pour retrouver la voiture ! Je m’en souviens bien car je marchais à côté du tombereau…



Comme je l’ai déjà dit, j’ai eu au début une Renault Celtaquatre commerciale. Je n’ai jamais bien aimé conduire cette voiture : mauvaise routière dans la neige, souvent difficile à faire démarrer, elle était en outre gourmande en raison de son pont commercial démultiplié ; dés que ma femme et moi pûmes l’utiliser pour faire une sortie après la guerre, avec l’essence revenue, elle se révéla plutôt pénible à conduire et lente, toujours pour la même raison du pont trop démultiplié. Pendant que je l’avais, je dus faire une réfection complète du moteur et je fus donc sans voiture pendant plus de trois semaines.

Dans la succession de mon père décédé en déportation, ma sœur avait hérité d’une 6CV Renault datant de 1926 ou 27. Elle me la prêta pour me dépanner. C’était une voiture d’un type déjà ancien, carrossée en petite camionnette bâchée avec des bâches plutôt en mauvais état. Mon voisin me surnommait « le planteur de Caïffa », du nom d’une célèbre chaîne de colporteurs en triporteurs ou voitures à ânes ! Telle quelle, avec la suspension discutable des voitures Renault de cette époque, elle se révéla être un excellent agent ocytocique : une jeune fille « fortement enceinte » était venue me consulter avec sa mère. Comme je devais aller en visite du côté de chez elles, je les ramenai dans cette voiture sur 9 Km. Le résultat fut concluant : dés le lendemain elle accouchait !

Dans le même temps que cette Celtaquatre Renault, mais seulement en 1946, je bénéficiai de l’attribution d’une « Jeep », voiture de guerre démobilisée mais ayant fait campagne, donc ayant quelque peu souffert. C’était une voiture extrêmement robuste, en raison de l’usage pour lequel elle avait été construite, capable de passer partout avec ses deux ponts et le démultiplicateur. J’y avais fait adapter une capote avec ses à-côtés pour ne pas être exposé aux courants d’air comme cela aurait été le cas avec sa capote militaire d’origine. Nos amis se souviennent encore avec émotions de sorties faites ensemble où nous étions jusqu’à quatorze entassés dans ce véhicule. Par contre, là aussi, c’était une voiture qui avait le péché de gourmandise malgré le remplacement du carburateur américain d’origine par un français plus sobre. Quant à la suspension, c’était une voiture de guerre ! Françoise et Pierrot doivent encore se souvenir de certaines rentrées à la maison où ils étaient assis sur la tôle !

Ensuite je lâchais Renault et Jeep et j’achetais une 302 Peugeot, toujours d’occasion. C’était une bonne voiture robuste, bien à l’aise sur nos mauvaises routes et également assez agréables en plus long trajets de sortie. Elle avait cependant l’inconvénient de consommer pas mal d’huile et il fallait la surveiller à ce sujet. En outre j’eus souvent des ennuis au sujet des lames de ressort avant et arrière, qui assuraient la suspension. Enfin il m’arriva un soir de déraper sur la neige et d’aller atterrir le nez dans le bûcher de la ferme où j’allais faire ma visite. Je dus fausser légèrement le train avant dans le choc car depuis ce jour j’eus une usure anormale de mes pneus à l’avant. Malgré tout je ne garde pas un mauvais souvenir de cette voiture.

Ma voiture suivante fut une « Dyna » Panhard. Disons tout de suite que, pour la première voiture que j’achetais neuve, ce fut celle qui me causa le plus d’ennuis ! c’était pourtant une petite voiture de conception originale, sortant des sentiers battus, construite quelque peu sur le principe de la 2CV Citroën, mais beaucoup plus fragile que cette dernière. bonne voiture pour rouler dans la neige, elle était cependant beaucoup trop basse au-dessus du sol et les nombreux chocs qu’elle pris par-dessous n’arrangèrent pas son ensemble mécanique ! Certaines conceptions des ingénieurs qui l’avaient élaborée étaient pour le moins aberrantes et je m’en aperçus à l’usage.

Ajoutons enfin que, tant que je possédais cette voiture, je fus et de loin, le plus grand consommateur d’huile de ricin de toute la région à la pharmacie d’Augerolles. Non pas qu’elle me provoquât des ennuis intestinaux de type constipation, mais c’était pour ses amortisseurs, grands consommateurs de cette huile, et que j’avais appris à démonter moi-même afin de les regarnir de ce bon liquide purgatif !

Je garde cependant un souvenir amusé de cette voiture malgré tous ses défauts, comme tous les hommes, parmi toutes les femmes qu’ils ont connues, gardent le meilleur souvenir de celles qui les ont le plus trompés…

Ensuite ce furent deux « 203 » Peugeot, que j’eus successivement jusqu’au début de mon exercice de médecin du travail. Je n’ai rien à dire à leur sujet, sinon que ce furent deux excellentes voitures. Robustes, de très bonne conception avec une bonne répartition des masses, faciles à conduire, relativement peu gourmandes en essence, confortables, elles sortaient bien de la neige malgré leur propulsion arrière, étaient de conduite agréables aussi bien sur mes petites routes de montagne qu’en longs trajets. Ce furent les deux plus sûres que j’eus pendant mon exercice de médecin de campagne. J’en ai gardé un bien meilleur souvenir qu’une autre, de la même marque, une « 404 » que j’eus plus tard alors que j’étais médecin du travail et que je n’avais plus que des bonnes routes à parcourir.




Mémoires du docteur Albert Mathé - Augerolles (Puy de Dôme) | Fontenille.jp@gmail.com

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