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Chapitres
Le 31 décembre 1959 fut mon dernier jour d’exercice de la médecine libérale. Ce fut peut être la journée la plus chargée depuis mon installation à Augerolles comme si mes clients voulaient encore me consulter une dernière fois. Moi aussi j’étais triste de les quitter bien que le faisant de mon plein gré et en pleine connaissance de cause. Et dés le 4 janvier 1960, je commençai mon nouvel exercice, celui de médecin du travail.
Là, j’entrais dans un mode d’exercice tout à fait différent : régularité des horaires de travail, plus d’appel de nuit (bien que peu nombreux en fait, dans les derniers temps ils m’étaient devenus de plus en plus pénibles, il faut le reconnaître) ; exercice de la médecine dans un bureau uniquement sans visite médicale à l’extérieur (les visites d’entreprises sont tout autre chose) ; état de santé apparemment normal pour 90% au moins des personnes que j’examinais ; disparition totale de la thérapeutique dans mon exercice médical.
Tout ceci me changeait énormément et j’eus beaucoup de peine à m’habituer à ce nouvel état médical, tout au moins pendant les trois premiers mois. Je regrettais beaucoup mon ancienne clientèle d’Augerolles, et si à ce moment ma femme m’avait encouragé tant soit peu à reprendre mon ancien poste, je l’aurais fait sans hésitation. Au contraire elle m’encouragea à persévérer et maintenant je ne le regrette pas, car si je bénéficie d’une bonne protection sociale, c’est principalement à mon exercice de médecin du travail que je le dois.
Il y’a aussi une autre chose qui m’a aidé, c’est que j’étais relativement près de chez moi où je rentrais tous les soirs. Deux ans auparavant, alors que j’étais fatigué de l’exercice de médecin à la campagne, j’avais brigué un poste de médecin de recherches dans un important laboratoire pharmaceutique de Paris. J’y étais parti faire un stage qui devait durer en principe de 2 à 3 mois. Je l’interrompis au bout d’une semaine pas intéressé par le travail de compilation que j’y faisais, et complètement dépaysé loin de chez moi. Cela n’était pas le cas dans mon poste de médecin du travail à Thiers.
Et puis à ce moment là, la médecine du travail avait encore un caractère assez familial qu’elle a perdu peu à peu. Les gens que je voyais me considérèrent rapidement presque comme leur médecin de famille, venant me demander conseil à propos de leurs maladies en dehors de leur visite légale. Cela contribua beaucoup à m’habituer à ce nouvel exercice, puis à m’y attacher.
Au début j’étais seul pour m’occuper des salariés des villes de Thiers et d’Ambert et des trois agglomérations importantes de la Monnerie, Chabreloche et Saint Rémy sur Durolle. Je le restai pendant trois ans avant qu’un deuxième médecin vienne me rejoindre. Puis ce fut un troisième au bout de dix ans, cependant que s’élargissait petit à petit le secteur dans toutes les autres communes. Actuellement il y a un médecin pour Ambert et trois à plein temps plus un à mi-temps pour le centre de Thiers…
En 1960, le centre d’examens de Thiers était petit, plus ou moins mal commode, situé dans un immeuble où l’on descendait comme dans une entrée de métro, mais possédant par contre un très agréable petit jardin avec une jolie vue sur la vallée de Thiers. L’appartement dont il faisait partie était en commun avec le centre local des allocations familiales (cet organisme avait financé la médecine du travail à ses débuts) où travaillaient trois jeunes femmes, deux assistantes sociales et la troisième dirigeant le centre d’enseignement ménager. J’entretins de suite d’agréables relations avec elles. Il est toujours plaisant d’être plus ou moins entouré de jeunes et jolies personnes ! Celles-ci, jointes à ma secrétaire (ensemble que ma femme appelait mon harem) aidèrent à me faciliter mon adaptation. Je m’amusais, à mes moments de libres avant la reprise du travail à 2 heures, à m’occuper du jardinet, et un peu plus tard, au mois d’octobre , la récolte du raisin, car il y avait une treille, ne fut pas un des moments les moins agréables. Mais à ce moment-là j’étais déjà bien habitué !
Fin 1966, la médecine du travail quitta ces locaux devenus insuffisant pour émigrer dans un grand appartement en étage où je restais jusqu’à mon départ à le retraite. Là, plus de jardin mais, il faut le reconnaître, un ensemble plus fonctionnel.
A Ambert, par contre, je restais toujours dans le même local situé dans une maison relativement neuve, dont l’aménagement médical, un peu précaire au début, ne s’améliora que très lentement par la suite.
Quand je considère ces années de médecine du travail, plus nombreuses (22 ans ½ contre 17 ans) que celles passées à Augerolles je m’aperçois que j’ai beaucoup moins de souvenirs marquants à raconter, analogues à ceux que j’ai évoqués jusqu’ici. Cela vient du travail plus monotone, sans alea dus aux conditions climatiques. Essayons quand même de retrouver quelques-uns uns de ces souvenirs…
Les secrétaires : je n’ai pas grand chose à dire sur chacune d’elles. Deux pourtant ressortent du lot.
La secrétaire en chef de Thiers où, si on préfère, la seule qui y était à mon arrivée : le type même de la vieille fille, cherchant en toute occasion la dignité et soucieuse du qu’en dira t’on. Assez mauvaise langue et cancanière, elle se figurait incarner en elle seule la « Médecine du Travail » (avec deux majuscules). Au rayon de ses qualités, car elle en avait, il faut reconnaître qu’elle était très dévouée et extrêmement serviable et connaissant tout le monde, ce qui était bien utile pour le médecin. Elle eut des périodes assez longues d’arrêt de travail pour maladie et à l’occasion de la deuxième de ces périodes j’héritai d’une remplaçante qui était un sacré numéro !
Du genre « je sais tout et je touche à tout » elle manquait au plus haut point de discrétion si la précédente en affectait trop. Elle était seulement depuis trois jours en service qu’elle me dit, histoire peut être de me mettre à l’aise ( ? !) : « je suis votre secrétaire, mais je ne tiens pas à ce que nous couchions ensemble. Ca ne m’intéresse pas ! ». Un peu suffoqué, je lui répondis que je n’en avais pas du tout l’intention et cela en resta là. Quant elle arriva à la fin de son remplacement la passation de pouvoirs à la titulaire de retour valut une scène à la Comédie Française, mais je n’en attendis pas la fin et partis rapidement car c’était la fin de la journée !
Les chauffeurs- secrétaires, car une partie de mon activité avait lieu en camion de consultation et de radioscopie pour les localités en dehors de Thiers et d’Ambert. Là aussi j’en retiens deux.
L’un ayant largement dépassé la cinquantaine mais encore très « vert », très vantard, aimant s’écouter parler et aimant aussi beaucoup les bons vins et les apéritifs. Puisqu’il conduisait le camion médical, il s’identifiait volontiers à un médecin et était très porté à donner des conseils de traitement aux clients, sur de petits papiers sans que le médecin le sache, bien entendu !
Ancien gendarme, il avait été rattaché, pendant les années 1940/1943 de la guerre à la musique républicaine, alors repliée à Vichy ; et il racontait volontiers « NOUS avons donné tel concert à Vichy, NOUS en avons donné tel autre à Chamallières… » en donnant son avis sur les œuvres musicales interprétées et sur leurs difficultés. Si bien qu’un jour, innocemment, je lui ais demandé de quel instrument il jouait, ce à quoi il m’a répondu qu’il ne jouait pas mais qu’il était le chauffeur du car transportant les musiciens !
Signe particulier : quand, lorsque nous étions à examiner sur place le personnel d’une entreprise, je voyais arriver vers midi moins le quart le patron, sa femme, le grand-père et les gosses, c’est que mon chauffeur avait envie de prendre l’apéritif et était allé chercher la famille du patron pour me l’envoyer à la visite médicale (à laquelle ils n’avaient normalement pas le droit et gagner en échange son apéro !
Celui qui le remplaça en fut exactement l’antithèse : jeune homme timide, qui avait été élevé dans les jupes de sa mère renfermé, replié sur lui-même, sans aucun contact humain, il était en outre tatillon à un point invraisemblable : quant on partait, la journée finie ( il fallait d’ailleurs le prévenir un quart d’heure à l’avance) c’était une petite cérémonie cocasse ; une fois les portes de camion fermées à clef, il en faisait deux fois le tour, secouant chaque poignée et regardant dans les fentes où se glissent les clefs plates (que pouvait-il bien y voir ?).
Son prédécesseur aimait le bon vin : lui, pas du tout (ça, c’était un bien !) son prédécesseur aimait raconter des gaudrioles aux clientes ; lui avait une peur maladive des femmes, il ne leur adressait pas la parole même si elles lui parlaient et, ce qui était plus ennuyeux, il me les envoyait toutes habillées alors qu’il aurait du les faire à demi déshabiller dans une cabine. De ce fait, j’avais régulièrement droit à une séance de strip-tease, de près vu l’exiguïté du cabinet, qui allongeait parfois considérablement la durée de la consultation quant il s’agissait de personnes âgées, sanglées, corsetées et garnies de nombreux dessous. Deux petites anecdotes à son sujet :
Un jour nous fûmes invités à déjeuner chez un industriel dont nous passions le personnel à la visite, et dont l’épouse était une ancienne amie de ma femme. Dans la salle à manger, le couple de nos hôtes, une de leur fille, la grand- mère et nous deux ; à un moment donné la conversation tombât sur les signes du zodiaque à quoi la dame attribuait le caractère agité de son mari, en tant que « bélier ». Chacun fit ses comptes. Bélier, taureau, verseau, etc. finalement notre hôtesse se tourne vers mon chauffeur qui ne disait rien, le nez dans son assiette, et gracieusement lui demanda « et vous monsieur, de quel signe êtes vous ? » ce à quoi il répondit, avec l’air embêté du monsieur à qui son médecin vient d’apprendre qu’il a attrapé une sale maladie : « je suis vierge ». La dame se précipita dans la cuisine pour ne pas éclater de rire. La grand- mère faillit en avaler son râtelier… Enfin tout se passa bien !
Il se maria d’ailleurs quelque temps après ; sa femme du le prendre de force ! Et un jour (quelques années plus tard car il eut deux enfants) il sortit de son portefeuille une photo en couleurs qu’il posât devant moi sur le bureau sans rien dire. Je n’avais pas mis mes lunettes et je vis une sorte de morceau de « bidoche » rond, luisant, avec du rouge autour. Je faillis lui demander s’il s’agissait d’un cœur de veau aux carottes quant enfin il me précisa qu’il s’agissait de l’utérus de sa femme qui avait été opéré d’un fibrome. Il y en a qui portent sur eux la photo de leur femme en tenue d’apparat d’autres plus vicieux la porte en tenue d’Ève, lui c’était la photo de l’utérus de sa femme ! « tota mulier in utero »…
Les « résistants »
Non il ne s’agit pas des protagonistes de la lutte entre les maquis et les troupes allemandes en 40/44, mais des salariés qui ne voulaient absolument pas passer la visite de médecine du travail. Actuellement cela ne se voit plus car les employeurs écopent de lourdes amendes de la part de l’inspecteur du travail quand le cas se produit et ils veillent soigneusement à ce que tous soient en règle et leur rapportent le bulletin de visite. Mais dans les années soixante, c'était beaucoup plus laxiste et dans ce domaine discutable les champions toute catégorie étaient parmi les entreprises de Chabrelloche. Il fallait souvent aller chercher les récalcitrants à leurs postes de travail dans les ateliers et bien heureux quand le patron pouvait (ou voulait) nous donner l’effectif exact de son personnel et quand ces récalcitrants acceptaient de nous suivre et venir se faire examiner !
J’ai fait connaissance également avec une catégorie que je n’avais guère connue en médecine de campagne, celle des revendicateurs.
Aune certaine époque, on écrivait facilement directement au président d l république, à ce moment, M. Giscard d’Estaing, pour se plaindre au point de vue travail, incapacité au poste, ennuis de santé alléguée d’origine professionnelle… L’affaire suivait la voie hiérarchique descendante et elle finissait par me parvenir, via l’inspection du travail et la direction clermontoise de médecine du travail !Elle finissait toujours par s’arranger avec un nouvel examen du déclarant, parfois un examen complémentaire (laboratoire, spécialiste …) et une entrevue avec l’employeur… sauf dans un cas !
Il s’agissait d’une visite de reprise de travail pour uns femme qui cumulait les arrêts de travail et ayant épuisé toutes les possibilités de recours vis-à-vis de la sécurité sociale, avait été mise définitivement en demeure de reprendre son travail par cet organisme. J’avais été spécialement voir son poste de travail et l’essayer, car ce n’était pas une de mes clientes habituelles. Ce qu’elle désirait, c’est que je la déclare inapte car alors l’employeur aurait été obligé de la licencier et elle aurait touché de ce fait une forte indemnité. Je la vis à mon cabinet où elle vint avec une pile impressionnante de radiographies, et après examen, je la déclarais apte à reprendre son travail, le poste n’étant pas pénible et étant compatible avec son état de santé, en demandant cependant quelques petits aménagements de ce poste pour le rendre plus facile, aménagements que l’employeur, en bon socialiste qu’il était, n’exécuta d’ailleurs pas !
Mais ce n’était plus mon affaire car je ne pouvais pas l’exiger.
La dame, furieuse, écrivit au conseil national de l’ordre des médecins pour se plaindre de moi ! J'ai du faire un rapport à ce sujet à mon conseil départemental et pour moi l’affaire s’arrêta là. Mais l’intéressée la fit durer encore plusieurs années entre elle, l’employeur, la sécurité sociale, les prud’hommes, etc. mais ce serait trop longuet sans intérêt à raconter ici.
Il y avait encore, à la fin des années soixante, des personnes qui continuaient à travailler au-delà de soixante-cinq ans, age normal de la retraite. C’est parmi elles que l’on trouvait quelques figures pittoresques.
Je vis un jour, lors de sa visite annuelle, un de ces ouvriers prolongés, et comme je le félicitais sur son bon état de santé et sa bonne mine apparente, il me dit « voyez-vous, docteur, c’est que je me traite avec le remède le plus puissant qui existe. Vous qui êtes docteur, vous devez bien le connaître. »
« Oui, Oui », lui répondis-je, en me demandant bien de quel remède il s’agissait et contre quelle maladie ! Et comme je lui demandais quand même quelques précisions, il me dit « je prends de la verveine. ».
- Ah ! Oui, de l’infusion de Verveine !
- Oh ! Non, pas d’infusion !
- Alors, de la « verveine du Velay » ?
- Non, pas de cela…
Et de m’expliquer qu’il s’agissait de verveine sauvage, qu’il allait cueillir, je ne sais plus à quelle époque et dans quelles conditions, et qu’il m’était à macérer, je ne sais plus en quelles proportions dans de l’eau de vie, mélange dont il buvait un verre à porto tous les matins à jeun…
Je lui dis alors que je voyais qu’il buvait un bon coup d’alcool le matin ! Alors lui, réfléchissant puis me déclarant : « Vous avez raison docteur, il y a de l’alcool, mais… il y a de la VERVEINE ! »
La valeur thérapeutique de cette macération paraît discutable, mais que dire de celle du mélange suivant ?
J’avais adressé à son médecin traitant un ouvrier coutelier chez qui j’avais découvert la présence de sucre réducteur dans l’urine. Quelques jours plus tard, je rencontrais ce médecin qui me dit « vous avez raison. X… a bien un diabète. Mais savez vous ce qu’il boit chaque jour comme fortifiant ? Un litre de vin rouge dans lequel il a fait dissoudre au préalable quinze ou vingt-cinq morceaux de sucre ! Étonnant remède ! »
Pour revenir à mes vieux ouvriers, j’en vis un, certains jours, à ma consultation, porteur d’une très volumineuse hydrocèle dont la forme et le volume eussent réjouit un joueur de rugby ! Comme je m’étonnais de la présence, entre ses deux cuisses, d’une aussi volumineuse formation qui devait le gêner considérablement et que je l’engageais à se faire opérer, il me répondit : « Ce n’est rien docteur, ce n’est qu’une fausse…ouille ! » Alors qu’aurait-ce été si c’en avait été une vraie !
Est ce le même que je vis l’année suivante –mais il m’aurait rappelé que je lui avais déjà signalé cette infirmité- ou bien est ce la loi des séries, toujours est-il que ce consultant là avait également une volumineuse hydrocèle et comme je lui conseillais à lui aussi, l’intervention chirurgicale, il me dit : « Voyez-vous, docteur, cela fait deux ans que ma pauvre femme est morte. Je n’ai pas fait attention à cette grosseur. Mais elle, elle s’en serait aperçue, surtout à cet endroit là car elle en avait l’habitude » !
Dans ces consultations de médecine du travail, le langage des ouvriers pouvait parfois être difficile à comprendre.
Je me souviens d’un des sujets de M. Boumediene –il y en a beaucoup à Thiers- que je voyais pour la première fois. Comme je lui remplissais son dossier, je lui demandais quels étaient –si possible- ses antécédents personnels et familiaux.
« votre père ? »
« Illiclivi »
« Quoi ? » Je ne suis pas doué pour les langues étrangères et dans le cas présent ce n’était pas un nom à consonance nord-africaine.
« Oui illicrivi »
On s’expliqua –très laborieusement !
Et je finis par comprendre que le dis père était parti retrouver les jardins d’Allah. Ce qui, traduit dans la noble façon de parler maghrébine, donnait « il est crevé » et avec la mauvaise prononciation…
Dans le chapitre anecdotes, il y eut aussi celle de l’espagnol qui, embauché comme tourneur sur un tour automatique, était venu passer la visite d’embauche. Mais il y avait un ennui : c’est qu’il avait une chevelure extrêmement abondante et longue (C’était la mode alors) descendant nettement en dessous des épaules. Je me méfiais et je fis bien. Après l’avoir mis en garde contre les dangers entraînés par une telle chevelure, je libellai le bulletin d’aptitude avec cette restriction que je lui expliquai : porter en permanence au cours du travail une résille ou un bonnet ou tout autre dispositif engaînant complètement la chevelure. Naturellement il n’en tint pas compte et deux jours plus tard sa chevelure fut happée par son tour et il fut entièrement scalpé. Il fut amené d’urgence à la clinique, en poussant, paraît-il, tous les hurlements et jurons que permet seule la langue espagnole.
Et celle de l’ouvrier chargé du nettoyage de moules à injection, qui avait découvert les « vertus » euphorisantes du trichlo qu’il employait. Il en mettait sur un chiffon et en respirait quelques bonnes bouffées ! On le retrouva un jour, à trois reprises, plus ou moins endormi sur son établi, plus profondément la troisième fois puisqu’il fut hospitalisé à l’Hôtel Dieu de Clermont. Le laboratoire découvrit de telles doses d’acide trichloracétique dans ses urines qu’on fut persuadé que non seulement il avait inhalé mais aussi bu du trichlo.
Je vais terminer ces souvenirs de la médecine du travail par quelques histoires uniquement féminines.
Un jour où j’étais seul au centre d’Ambert, ma secrétaire étant absente pour je ne sais quel motif, arriva la fille d’un employeur pour passer la visite pour la première fois ; elle était aussi secrétaire dans l’entreprise. Je la fis asseoir devant moi. J’inscrivis ses renseignements d’état civil sur un dossier neuf, puis la conduisit dans une cabine de déshabillage à coté, en lui disant : « vous vous déshabiller et vous revenez me trouver. »
Je revins m’asseoir au bureau, qui était ce jour-là celui de ma secrétaire, et j’étais occupé à relever les noms des clients précédents sur le registre, quant, l’entendant revenir, je relevai les yeux et la vis strictement nue devant moi ! Un peu surpris, je lui dis seulement qu’il n’était pas nécessaire d’être aussi complètement déshabillée et je la renvoyai reprendre le strict minimum ! Rassurez-vous pour la suite : comme elle était de tendance résolument lesbienne et comme par ailleurs vraiment sans aucune beauté, ma vertu n’eut pas à en souffrir.
Il était un jour, chaque année à Ambert, où ma secrétaire me disait : « aujourd’hui nous allons avoir Brigitte Bardot » ou bien, entre temps me disait l’avoir rencontrée dans la rue et me décrivait la nouvelle toilette de la demoiselle. En fait cette « pépée » travaillait dans la même entreprise de confection que sa sœur et sa mère et toutes les trois passaient leur visite le même jour, plus ou moins ensemble ou séparément. La mère, brave femme qui portait le doux prénom de la femme du premier roi des francs, avait donc deux filles et était un peu comme la célèbre madame Bertrand de la chanson. Elle était très fière de ses filles qui, comme dans la chanson, s’en donnaient à cœur joie ce qui leur avait valu de ramener chacune un moutard dans la famille ! Pourquoi ce surnom de Brigitte Bardot ? Si une des deux filles était déjà bien maquillée, que dire de l’autre qui, à force de maquillage, cherchait à ressembler à Brigitte Bardot de la grande époque, avec le regard peut être un peu moins bovin. Et pour cela, rouges à lèvres, fond de teint, ombre aux paupières, cils et sourcils passés au noir et tout ce ravalement pas avec une petite quantité de fards ! Et que dire des toilettes avec les nouveautés les plus outrancières de la mode ! On ne peut penser sans émotion à l’époque de la mini jupe ! Sur la demande de la mère, il fallait chaque fois lui faire la leçon pour qu’elle fume moins…. Sans aucun résultat bien entendu. Qu’a t’elle fait de sensationnel à ses passages à la médecine du travail ? A vrai dire rien de particulier. Alors pourquoi est-ce que j’en parle ici ? Parce que c’était un personnage pittoresque, d’ailleurs pas désagréable à regarder, digne de figurer dans cette galerie de portraits !
Des personnages pittoresques en voici encore deux, et là aussi deux sœurs, toujours à Ambert. Elles se ressemblaient comme deux vraies jumelles qu’elles étaient et de ce fait elles étaient difficile s à distinguer. Et vraiment pas belles toutes les deux : au point de vue de l’ensemble général, deux pots à tabac, et sur le visage deux pots de peintures plaquées là de façon outrancière. Ajoutez une voix de robinet fêlé et une façon toute spéciale de redresser leur petite taille en tortillant des fesses et vous aurez un tableau à peu près complet de ces demoiselles…. Non ! Pas tout à fait : j’ai passé la plus grande partie de chacune de leurs visites à leur expliquer vainement que les dentistes et les oculistes n’étaient pas faits pour soigner les chats et les chiens. Pourquoi tant de peinture sur le visage avec un sourire stéréotypé continuel ? Peut être dans l’espoir d’accrocher un jour un mari, mais un tel genre de poisson est difficile à ferrer par de telles « pêcheuses » !
Aussi, certain jour, ma secrétaire et moi fûmes –nous très surpris d’apprendre qu’une des deux sœurs accusait un brave homme du coin, artisan en je ne sais plus quoi, d’avoir tenté d’abuser d’elle ! Elle l’avait fait arrêter par les gendarmes alors qu’en toute justice il eut dû être décoré de la Légion d’Honneur pour s’être intéressé à un tel laideron. Je ne sais ce qu’il advint ensuite de l’affaire car très rapidement on n’en parla plus. En fait, d’après ce que nous apprîmes par la suite, il ne s’était pratiquement rien passé. L’artisan s’était trouvé avoir pris en charge la demoiselle en question dans sa camionnette en vue de la ramener chez elle. En route « quelque diable aussi le tentant » comme aurait dit La Fontaine, il lui avait fait une cour de plus en plus pressante encouragé par son sourire immuable et stéréotypé. Quant il voulut aller plus loin, elle se rebiffa et là, il comprit et battit prudemment en retraite… ce qui n’empêcha pas la demoiselle, vindicative, d’alerter les gendarmes. Je pense que l’avocat de l’artisan a dû faire valoir sa bonne foi devant le sourire et l’absence de protestation de la « belle » lors de sa cour pressante, attitude qui a d’ailleurs une explication toute simple : en effet, j’ai oublié de le dire, de même que sa sœur, elle était de surcroît sourde comme un pot !
Cette histoire de surdité m'en rappelle une autre où la conclusion pourrait être que les meilleures intentions ne donnent pas toujours les résultats souhaités.
Il s’agissait d’une fille ayant une trentaine d’années et complètement sourde par suite d’une otospongiose bilatérale. Cette affection se soigne facilement par une intervention chirurgicale maintenant bien codifiée et qui donne de très bons résultats surtout si la surdité n’et pas trop ancienne. Mais cette personne ne voulait pas en entendre parler. Très têtue et braquée contre toute idée d’opération, elle vivait complètement repliée sur elle-même et isolée du monde extérieur, tant dans la vie courante que dans l’usine de petite métallurgie où elle travaillait sur une petite perceuse, sans aucun rapport avec ses collègues. Elle avait une sœur plus âgée vivant en région parisienne qui avait vainement tenté de la faire opérer à Paris ; elle avait quitté brusquement, la veille de l’opération, la clinique où elle était hospitalisée. Moi-même, à chacune de mes visites, j’essayais de la raisonner, de lui montrer que sa vie serait transformée au point de vue des relations humaines dés qu’elle aurait été opérée. En Vain !
Et puis le temps passa ; la maison où elle travaillait fut retirée de mon secteur et je la perdis de vue… Et puis un jour j’appris qu’enfin elle s’était fait opérer ! Sans doute quelqu’un fut-il plus persuasif que moi ! Le résultat fonctionnel de l’intervention fut excellent et elle retrouva une bonne audition. Mais, ce qui n’était pas prévu, c’est qu’à partir de ce moment, la mise en contact avec le milieu extérieur ne fut pas une réussite. Déjà revêche, elle devint franchement désagréable et revendicatrice, aussi bien vis-à-vis de son employeur qu’elle se mit à bombarder de revendications les plus diverses, que vis-à-vis de ses collègues de travail si bien que tout le monde se mit à regretter le temps où certes elle n’entendait rien mais où elle fichait la paix à tous et chacun.
Dans la série de la galerie des portraits, celui de l’assistante sociale d’Ambert, avec qui nous partagions le bâtiment du centre mixte, n’est pas un des moins remarquables. Contrairement à ses collègues de Thiers qui étaient des personnes très soignées et ordonnées, c’était une grande bringue braillarde, plus ou moins bien équilibrée au point de vue psychique et remarquablement négligée et même sale dans l’entretien de son ménage. Elle avait réussi à transformer une courette intérieure commune en un véritable cloaque avec du verre cassé et des casseroles plus ou moins hors d’usage par manque d’entretien, au milieu de pièces d’un service de valeur attendant pendant plus d’une année d’être enfin nettoyées et rangées. Et ce n’est qu’un échantillon. Mais elle avait aussi transformé à mon insu, quand je n’y étais pas, mon bureau en annexe de séchage pour son linge. En ce moment nous laissions les portes intérieures non fermées à clef, afin de faciliter le travail de la femme de ménage. Alerté par ma secrétaire, j’y trouvais même, alors que j’étais accompagné par le médecin-chef de Clermont, un soir où ma visite n’était pas prévue, une pleine valise de linge de dessous hélas même pas lavé ! Depuis ce jour les portes de la médecine du travail furent toutes fermées à clef !
Avant de raconter mes deux dernières histoires de cette période de médecin du travail, je vais poser une question : « qui est le menteur ? L’homme ou la femme ? »
Réponse : Les deux également !
Cependant l’objet de leurs mensonges diffère. Au cours de ma carrière de médecin, je me suis rendu compte que les hommes mentent effrontément quant au nombre de « canons » de vin (ou autres ) qu’ils absorbent quotidiennement. Quant aux femmes, elles mentent non moins effrontément quant à la date de survenue de leurs règles ! … Je vais en faire la preuve, non par neuf, mais par deux tout simplement, et concernant ces dernières.
Un jour au centre d’Ambert arriva dans mon cabinet une jeune fille, grande gaillarde qui aurait pu figurer avantageusement dans une équipe de basketteuses des pays de l’Est, mais qui, particularité intéressante, avait un ventre énorme et bien arrondi de femme à terme. C’est ce que je lui demandai de suite :
- Vous êtes enceinte ? De combien ? 8 mois ? 8 mois ½ ?
- Moi ! Mais je ne suis pas enceinte.
- Voyons, quand avez-vous eu vos dernières règles ? Il y a longtemps ? 7 mois ? 8 mois ?
- Mais pas du tout… » et de m’assurer que ses dernières règles remontaient à environ trois semaines !
Je l’examinai. Habituellement quand on palpe l’abdomen d’une femme enceinte, s’il y a des périodes de contraction, il y a aussi des périodes de relâchement du muscle utérin pendant lesquelles on peut très bien sentir les mouvements du bébé et faire un diagnostic de position : où est la tête, le dos, etc…
Mais j’avais affaire à un abdomen tendu, véritablement « en bois » et qui ne s’est départi à aucun moment de cette rigidité, rendant toute palpation impossible. Si j’avais eu un stéthoscope obstétrical, en l’appliquant sur cet abdomen et en auscultant, j’aurais été fixé de suite ! J’aurais pu également examiner par « en bas » mais outre que ce n’est pas l’habitude de la médecine du travail sauf sur demande de l'intéressée, je me disais : « Et si ce qu’elle me dit est vrai ? Si c’était un énorme kyste ovarien ? Si elle était toujours « jeune fille » ?…
Car je lui ai demandé et redemandé si elle était enceinte, la date de ses dernières règles… Si je ne l’ai pas fait six fois je ne l’ai pas fait une seule ! Et toujours la même réponse de la fille !…
Finalement je lui ai dit que de toute façon elle devait aller voir son médecin traitant sans tarder et je l’ai renvoyée. Exactement une semaine plus tard elle a accouché ! Vexé, on le serait à moins, j’ai immédiatement téléphoné au secrétariat général de la médecine du travail pour qu’il se procure et m’envoie deux (un pour Thiers et un pour Ambert) stéthoscopes obstétricaux, dits de Pinard. De son côté il n’a jamais compris pourquoi je lui demandais cet instrument médical, bien insolite à la médecine du travail.
Le deuxième exemple de mensonges féminins concerne une de mes anciennes « filles » que j’avais vue dans le camion de consultations car j’étais alors revenu à Augerolles, mais cette fois ci comme médecin du travail. Il est toujours émouvant de revoir, à titre médical différent, ses anciens clients, mais encore plus, des personnes que l’on a mises au monde. Celle ci, quoi que toujours jeune fille pour l’état civil, était « violemment » enceinte, si je puis me permettre cette expression.
Comme il était de notoriété publique qu’elle fréquentait » le fils du garagiste et que les deux familles ne demandaient pas mieux que de les marier, je lui dis : « alors, tu attends un bébé pour bientôt, quand allez vous vous marier ? » Car cette fois ci il n’y avait aucun doute à avoir quant au diagnostic, en l’examinant. Mais elle ne voulut rien reconnaître : « moi enceinte ? Mais, qu’est ce qui vous prend ? » Et de me donner des dates de ses dernières règles aussi fantaisistes que récentes. J’essayais en vain de la raisonner, de lui faire reconnaître son état, de lui dire, ce qu’elle savait aussi bien que moi, qu’elle ne tarderait pas à accoucher… Rien à faire, Elle me quitta en me disant : « C’est bon. Je vais aller voir un médecin, mais je ne suis pas enceinte. »
Et puis passèrent une, deux trois, quatre semaines. Bien qu’on la voyait souvent avec son amoureux, pas d’annonce de mariage. Je me demandais ce qu’ils pouvaient bien attendre car, ainsi que le dit le proverbe, quand la poire est mûre, il faut bien qu’elle tombe… Et puis le jeune homme partit pour son service militaire. Oh, il n’attendit pas longtemps ! La première nuit qui suivit son incorporation, son père fut réveillé vers minuit. Il se leva en pestant contre ce client qui le faisait se lever à cette heure pour lui acheter de l’essence ou venir lui faire régler les culbuteurs de sa voiture. Ce n’était pas le cas. C’était simplement la mère de la jeune fille qui venait le réveiller car sa fille accouchait et lui demander de l’emmener en voiture à la maternité.
Comme vous le pensez, l’histoire se termina pour le mieux par le mariage des deux jeunes avec la bénédiction des deux familles émues et ravies. Mais dans l’immédiat, il y eut des démarches à faire, en particulier téléphoner à la caserne pour annoncer la naissance à l’heureux père et solliciter une permission exceptionnelle afin qu’il puisse voir son fils et… le reconnaître.
Je ne sais qu’elle fut la conversation entre le colonel et sa nouvelle recrue mais je suppose que la nuit suivante, l’ambiance dut être particulièrement joyeuse et les plaisanteries plutôt grasses dans la chambrée où couchait le « néopapa »